LIVRE V. i8i
A peine l'a-t-elle embrassé , que le père , enchanté , frappe des mains .«en criant bis , bis, ^ et Sophie ^sans se iaire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur lautre joue : niais , presque au wéme instant , effi;ivée de tout ce qu'elle vient de faire , elle se sauve dans les bras de sa mère , et cache dans ce sein maternel son visage enflammé de honte.
Je ne décrirai point la commune joie ; tout le monde la doit sentir. Après le dîner, Sophie demande s'il y auroit trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire, elc'est une bonne œuvre. On y va : on les trouve dans deux lits séparé.-» ; Emile en avoit fait aj)porter un : on trouve autour d'eux du monde pour les soulager; Emile y avoit pourvu. Mais au surplus tous deux sont si mal eu ordre, qu'ils souffrent autant du mal-aise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme , et va la ranger dans son lit ; elle en fait ensuite autant à l'homme ; s;) main douce et légère sait aller chercher tout ce qui les blesse, et faire 2)Oser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche : on diroit qu'elle devine tout ce qui leur fait ma!. Cette lille si délicate ne se rebute ni de la mal-propreté ni de la mauvaise odeur, et sait faire disparoitre l'une et lautre sans metti-e personne en œuvre et sans que les malades soient tourmentés. Elle qu'on voit toujours si modeste et quelquefois si dédaigneuse , elle qui pour tout au monde n'auroit pas touché du bout du doigt le lit d'un homme, retourne et cliange îe blessé sans aucun scrupule , et le met dans une situation plus commode pour y pouvoir rester long--
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temps. Le zèle de la charité vant bien la modestie ; ce qu'elle fait , elle le fait si légèrement et avec tant d'adresse, qu'il se sent soulage sans presque s'être appercu qu'on lait touché. La femme et le mari bénissent de concert l'aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C'est un ange du ciel que Dieu leur envoie ; elle en a la figure et la bonne grâce , elle en a la douceur et la bonté. Emileattendri la contemple en silence. Homme , aime ta compagne : Dieu te la donne pour te consoler dans tes peines , pour te soulager dans tes maux : Toilà la femme.
On fait baptiser le nouveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au fond de leurs cœurs d'en donner bientôt autant à faire à d'autres. Ils aspirent au moment désiré ; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie sont levés , mais les miens viennent. Us n en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu'ils ne se sont vus depuis deux jours , j'entre dans la chambre d'Emile une lettre à la main , et je lui dis en le regardant fixement : Que feriezvous si l'on vous apprenoit que Sophie est morte ? II fait un grand cri , se levé en frappant des mains , et , sans dire un seul mot , me regarde d'un œil égaré. Répondez donc, poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sang froid , il s'approche, les yeux enfiammés décolère; et s'arrêtant dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferois.^. . . «le n'en sais rien; mais ce que je sais , c'est que je ne reverrois de ma vie celui qui me l'auroit appris. Rassurez-vous , réponds-je en souriant ,
elle vit, elle se porte bien, elle pense à vous , et, nous sommes attendus ce soir. Mais allons faire un tour de promenade , et nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer comme auparavant à des entretiens purement raisonnes; il faut l'iutéresser par cette passion mcme à se rendre attentif à mes leçons. C'est ce que j'ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sûr maintenant qu'il m'écoutera.
« II faut être beureux , cber Emile ; c'est la fin de ot tout être sensible; c'est le premier désir que nous « imprima la nature , et le seul qui ne nous quitte « jamais. Mais où est le bonbeui ? Qui le sait.** Cha- «t cun le cbercbe , et nul ne le trouve. On use la vie « à le poursuivre , et l'on meurt sans l'avoir atteint. « Mon jeune ami, quand à la naissance je te pris « dans mes bras , et qu'attestant l'Etre suprême de « l'en^^agement que j'osai contracter je vouai mes a jours au bonbeur des tiens , savois-je moi-même à « quoi je m'cngageois ? Non : je savois seulement « qu'en te rendant beureux j étois sur de l'être. Eu « faisant pour toi cette utile recbercbe, je la rendois «f commune à tous deux.
« Tant que nous ignorons ce que nous devons «faire, la sagesse consiste à rester dans l'inac- « tion. C'est de toutes les maximes celle dont « rbomme a le plus graiiu besoin , et celle qu'il sait « le moins suivr;-. Chercher le bonbeur sans savoir « où il est , c'est s'exposer à le fuir , c'est courir au- « tant de risques contraires qu'il y a de routes pour « s'égarer. Mais il n'appartient pas à tout le monde « de savoir ne point agir. Dans l'inquiétude où nous
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• « tient l'ardeur àa bien-être, nous aimons mieux « nous tromper à le poursuivre , que de ne rien faille « pour le chercher ; et sortis une fois de la place où « nous pouvons le conuoître, nous n'y savons plus « revenir.
«Avec la même ignorance, j'essayai d'éviter la « même faute. En prenant soin de toi , je résolus de « ne pas faire un pas inutile , et de t'empêcher d'en « faire. Je me tins dans la route de la nature , en at- « tendant qu'elle me montrât celle du bonheur. Il « s'est trouvé qu'elle étoit la même , et qu'en n'y « pensant pas je l'a vois suivie.
« Sois mon témoin, sois mon juge ; je ne te récu- » serai jamais. Tes premiers ans n'ont point été sait criliés à ceux qui les dévoient suivre ; tu as joui « de tous les l)iens que la nature î'avoit donnés. Des « maux auxquels elle t'assujettit, et dont j'ai pu te «garantir, tu n'as senti que ceux qui pouvoient te t'endurcir aux autres. Tu n'en as jamais souffert ft aucun que pour en éviter un plus grand. Tu n'as a connu ni la haine ni l'esclavage. Libre et content , « tu es resté juste et bon ; car la peine et le vice sont « inséparables , et jamais l'homme ne devient mé- « chant que lorsqu'il est malheureux. Puisse le sou- « A enir de ton enfance se prolonger jusqu'à tes vieux « jours ! Je ne crains pas que jamais ton bon cœur a se la rappelle sans donner quelques bénédictions a à la main qui la gouverna.
tf Quand tu es entré dans l'âge de raison , je t'ai « garanti de l'opinion des hommes ; quand ton cœur ttcjt devenu sensible, je t'ai préservé de l'empire « des passions. Si j 'a vois pu prolonger ce calme in-
« térieur jusqu'à la fin de ta vie, j'aurois mis mon « ouvrage en sûreté, et tu serois toujours heureux « autant qu'un liomme peut l'être : mais, cher Emile, «j'ai eu beau tromper ton ame dans le Styx , je n'ai « pu la rendre par-tout invulnérable ; il s'élève un tt nouvel ennemi que tu n'as pas encore appris à « vaincre, et dont je ne puis plus te sauver. Cet cn- «nemi, c'est toi-même. La nature et la fortune t'aa voient laissé libre. Tu pouvois endurer la misère ; « tu pouvois supporter les douleurs du corps, celles « de l'ame t'étoient inconnues ; tu ne tenois à rien « qu'à la condition humaine , et maintenant tu tiens « à tous les attachements que lu t'es donnés ; en ap- « prenant à désirer, tu t'es rendu l'esclave de tes '< désirs. Sans que rien change en toi , sans que rien " t'offense , sans que rien louche à ton étn;, que de « douleurs peuvent attaquer ton ame ! Que de maux « tu peux sentir sans être malade ! Qu'^ de morts tu te peux souffrir sans mourir ! Un mensonge , une ero reur, un doute, peut te mettre au désespoir,
« Tu voyois au théâtre les héros , livrés à des « douleurs extrêmes, faire retentir la scène de leurs a cris insensés, s'afUij^er comme des feîumes , pleu- « rer connne des enfants , et mériter ainsi les apj'iau- « dissements publics. Souviens-toi du scandale que « le causoient ces lamentations, ces cris, ces plain- « tes, dans des hommes dont on ne devoit attendre « que des actes de constance et de fermeté. Quoi ! « disois-tu tout indigné, ce sont là les exemples «qu'on nous donne à suivre, les modèles qu'^u « nous offre à imiter ! A-t-on peur que l'homme ne « soit pas assez petit , assez malheureux , assez foible,
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a si l'on ne rient encore encenser sa foiblesse sons la a fausse image de ]a vertu? Mon jeune ami, sois ft plus indulgent désormais pour la scène : te voilà ft devenu l'un de ses héros.
« Tu sais souffrir et mourir ; tu sais endurer la a loi de la nécessité dans les maux physiques : mais w m n'as point encore imposé de lois aux appétits o de ton cœur ; et c'est de nos affections, bien plus « cfue de nos besoins , que nait le trouble de notre « vie. Nos désirs sont étendus , notre force est près- (r que nulle. L'iiomrne tient par ses vœux à mille o choses , et par lui-même il ne tient à rien , pas « mcme à sa propre vie ; plus il augmente ses atta- « cheinents , pins il multiplie ses peines. Tout ne fait « que passer sur la terre : tout ce que nous aimons a nons échappera tôt ou tard , et nous y tenons « comme s'il devoitduier éternellement. Quel effroi « sur le seul soupçon de la mort de Sophie ! As-tu « donc compté qu'elle vivroit toujours ? Ne meurt-il » personne à son âge ? Elle doit mourir, mon enfant , « et peut-être avant toi. Qui sait si elle est vivante tt à présent même ? La nature ne t'avoit asservi qu'à p une seule mort ; tu t'asservis à une seconde ; te « voilà dans le cas de mourir deux fois.
K Ainsi soumis à tes passions déréglées , que tu vas a rester à plaindre ! Toujours des privations , tou- « jours des pertes, toujours des alarmes; tu ne « jouiras pas même de ce qui te sera laissé. La crainte « de tout perdre t'empêchera de rien posséder ; pour «n'avoir voulu suivre que tes passions, jamais tu " ne les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours ■ le repos, il fuira toujours devant toi ; tu seras mi-
« serable , et tu deviendras méchant. Et comment « pourrois-tu ne pas l'être, n'ayant de loi que tes « désirs effrénés ? Si tu ne peux supporter des pri- « vations involontaires , comment t'en imposeras-fu « volontairement ? Comment sauras-tu sacrifier le «penchant au devoir, et résister à ton cœur pour « écouter ta raison ? Toi qui ne veux déjà plus voir « relui qui t'apprendra la mort de ta maîtresse , « comment verrois-tu celui qui voudroit te l'ôter a vivante , celui qui t'oseroit dire , Elle est morte « pour toi , la vertu te sépare d'elle ? S'il faut vivre « avec elle quoi qu'il arrive, que Sophie soit mariée « ou non , que tu sois libre ou ne le sois pas , qu'elle « t'aime ou te baisse , qu'on te l'accorde ou qu'on te « la refuse, n'importe, tu la veux; il la faut pcssé- « der à quelque prix que ce soit. Apprends-moi donc « à quel crime s'arrête celui qui n'a de lois que les n vœux de son cœur, et ne sait résister à rien de ce « qu'il désire.
« Mon enfant, il n'y a point de bonheur sans « courage , ni de vertu sans combat. Le mot de "vertu « vient àt force ; la force est la base de toute vertu, a La vertu n'appartient qu'à un être foible par sa « nature et fort par sa volonté ; c'est en cela seul que « consiste le mérite de l'homme juste ; et quoique « nous appellions Dieu bon , nous ne l'appelons pas « vertueux , parcequ'il n'a pas besoin d'effort pour « bien faire. Pour t'expliquer ce mot si profané, j'ai •t attendu que tu fusses en état de m'entendre. Tant « que la Terlu ne coûte rien à pratiquer, on a peu « besoin de la connoître. Ce besoin vient quand les « passions s'éveillent : il est déjà venu pour toi.
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« En t'élevant dans toute la simplicité de la na- « turc, au lieu de te prêcher de pénibles devoirs , je « t'ai ^nranti des vices qui rendent ces devoirs pé- «nibles; je t'ai moins rendu le mensonge odieux « qu'inutile : je t'ai moins appris â rendre à chacun a ce qui lui appartient, qu'à ne te soucier que de ce « qui est à toi ; je t'ai fait plutôt bon que vertueux, a Mais ceUii qui n'est que bon ne demeure tel qu'au- « tant qu'il a du plaisir à l'être : la bonté se brise et o péril sous le choc des passions humaines ; Thomme o qui n'est que bon n'est bon que pour lui .
« Qu'est-ce donc que l'homme vertueux ? C'est « celui qui sait vaincre ses affections ; car alors il K sait sa raison , sa conscience; il fait son devoir ; il cf se tient dans l'ordre, et rien ne l'en peut écaiter. « Jusqu'ici tu n'étois l:bre qu'en apparence ; tu n'a- « vois que la liberté précaire d'un esclave à qui l'on « n'a rien commandé. Maintenant sois libre en effet ; « apprends à devenir ton propre maître : commande « à ton cœur, 6 Emile, et tu seras vertueux.
« Voilà donc un autre apprentissage à faire, et cet « apprentissage est plus pénible que le premier : car « la nature nous délivre des maux qu'elle nous im- « pose , ou nous apprend à les supporter ; mais elle ". ne nous dit rien pour ceux qui nous viennent de tt nous ; elle nous abandonne à nous-mêmes ;-eile a nous laisse , victimes de nos passions , succomber « à nos vaines douleurs , et nous glorifier encore des « pleurs dont nous aurions du rougir.
« C'est ici ta première passion. C'est la seule a peut-être qui soit digne de toi. Si tu la sais régir « en homme , elle sera la dernière ; tu subjugueras
« toutes les autres, et tu n'obéiras qu'à celle de la « vertu.
« Cette passion n'est pas criminelle , je le sais « bien ; elle est aussi pure que les arass qui la res- « sentent. L'honnêteté la forma ; l'innocence l'a « nourrie. Heureux amants .' les charmes de la vertu « ne font qu'ajouter pour vous à ceux de l'amour ; tt et le doux lien qui vous attend n'est pas moins le « prix de votre sagesse que celui de votre attache- « ment. Mais dis-moi , hojnme sincère , cette passion «si pure t'en a-t-elJe moins subjugué? t'en es-iu « moins rendu l'esclave ? et si demain elle cessoit «d'être innocente, l'étoufferois - tu des demain? « C'est à présent le moment d'essayer tes forces ; il « n'est plus temps quand il les faut employer. Ces « dangereux essais doivent se faire loin du péril. On « ne s'exerce point au combat devant l'ennemi ; on « s'y prépare avant la guerre ; on s'y présente déjà a tout préparé.
« C'est une erreur de distinguer les passions eu «permises et défendues, pour se livrer aux prêts mieres et se refuser aux autres. Toutes sont bonnes « quand on en reste le maître , toutes sont mauvaises « quand on s'y laisse assujettir. Ce qui ngpus est défi fendu par la nature , c'est d'étendre nos attache- « ments plus loin que nos forces; ce qui nous est a défendu par la raison , c'est de vouloir ce que « nous ne pouvons obtenir ; ce qui nous est défendu « par la conscience n'est pas d'être tentés , mais de « nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend « pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas des passions, « mais il dépend de nous de régner iur elles. Touî
xgo EMILE.
< les sentiments que uTous dominons sont légitimes , a tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un « homme n'est pas coupable d airaer la femme d'au- « trni , s'il tient cette passion malneureuse asservie « à la loi du devoir : il est coupable d'aimer sa propre « femme au point d'immoler tout à cet amour.
a IS'attends pas de moi de longs préceptes de mo- « raie ; je n'en ai qu'un seul à te donner, et celui la « comprend tous les autres. Sois homme ; retire ton et cœur dans les bornes de ta condition. Etudie et « connois ces bornes ; quelque étroites qu'elles o soient , on n'est point malheureux tant qu'on s'y « renferme : on ne l'est que quand on vent les pas- « ser; on Test quand, dans ses désirs insensés, on a met au rang des possibles ce qui ne l'est pas ; on a lest quand on oublie son état d'homme pour s'en « forger d'imaginaires , desquels on retombe tou- » jours dans le sien. Les seuls biens dont la privation « coûte sont ceux auxquels on croit avoir droit. B L'évidente impossibilité de les obtenir en détache, « les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un « "ueux n'est point tourmenté du désir d'être roi • « un roi ne veut être dieu que quand il croit n'être e plus homme.
« Les illusions de l'orgueil sont la source de nos « plus grands maux : mais la contemplation de la «misère humaine rend le sage toujours modéré. Il « se tient à sa place , il ne s'agite point pour en sor- « tir, il n'use point inutilement ses forces pour jouir a Je ce qu'il ne peut conserver ; et les employant « tontes à bien posséder ce qu'il a, il est en effet • plus puissant et plus riche de tout ce qu'il désire