LIVRE V. l6i
Tel est le changement des scènes de la vie .càaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir; mais l'homme est toujours le même. A dix ans il est mené par des gâteaux , à vingt par une maîtresse , à trente par les plaisirs , à quarante par l'ambition , à cinquante par l'avarice : quand ne court-il qu'après la sagesse ? Heureux celui qu'on y conduit malgré lui ! Qu'importe de quel guide on se serve , pourvu qu'il le mené au but ? Les héros , les sages eux-mêmes , ont payé ce tribut à la foiblesse humaine; et tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n'en fut pas pour cela moins grand homme.
Voulez -vous étendre sur la vie entière l'effet d'uue heureuse éducation ? prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l'enfance; et, quand votre élevé est ce qu'il doit être , faites qu'il soit le même dans tous les temps. Voilà la dernière perfection qui vous re.'te à donner à votre ouvrage. C'est pour cela sur-tout qu'il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes; car d'ailleurs il est peu à craindre qu'ils ne sachent pas faire l'amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs, et sur-tout les pères, c'est qu'ils croient qu'une manière de vivre en exclut une autre , et qu'aussitôt qu'on est grand on doit renoncer à tout ce qu'on faisoit éiant petit. Si cela étoit, à quoi serviroit de soigner l'enfance, puisque le bon ou le mauvais usage qu'on en feroit s'évanuuiroit avec elle , et qu'en prenant des manières de vivre absolument différentes , on piendroit nécessairement d'autres façons de penser ?
Comme il n'y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire , il n'y
i6» EMILE
a guère que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts et nos inclinations changent , ce changement , quelquefois assez brusque, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchants , comme dans une bonne dégradation de couleurs, l'habile artiste doit rendre les passages imperceptibles , confondre et mêler les teintes , et pour qu'aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son tra\ail. Cette règle est coniirmée par l'expérience ; les gens immodérés changent tous les jours d'affections, de goûts, de sentiments, et n'ont pour toute constance que l'habitude du changement ; ruais l'homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques , et ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qu'il aimoit enfant.
Si vous faites qu'en passant dans un nouvel Age les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui la précédé , qix'en contractant de nouvelles habitudes ils n'abandonnent point les anciennes , et qu'ils aiment toujours à faire ce qui est bien, sans égard au tempsoùilsontcommencé; alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage , et vous serez sûrs deux jusqu'à la iin de leurs jours ; car la levcdution la plus à craindre est celle de l'âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours , on perd difiicilement dans la suite les goûts qu'on y a conservés; au lieu que quand ils sont interrompus, on ne les reprend de la vie.
La plupart des habitudes que vous croyez faire contracier aux enfants et aux jeunes gens ne sont point de véritables habitudes , parcequ'ds ne les ont prises que par force , et que , les suivant malgré eux ,
ils n'attendent que l'occasion de s'en délivrer. Ou ne prend point le goût d'être en prison à force dV demeurer ; Tbabitude alors , loin de diminuer l'iiversioQ, l'augiiiente. Il n'en est pas ainsi d'Emile, qui, n'ayant rien fait dans son enfance que -volontairement et avec plaisir, ne fait, en continuant d'agir de même étant homme, qu'ajouter l'empire de l'habitude aux douceurs de^a liberté. La vie active, le travail des bias, l'exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus nécessaires , qu'il n'y poui*^ roit renoncer sans souffrir. Le réduire tout-à-coup à une vie molle et sédentaire seroit l'emprisonner, rencbaîner, letenirdaus un état violent et contraint • je ne doute pas que son humeur et sa santé n'eu fassent également altérées. A peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée ; il lui faut le grand air , le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie il ne peut s'empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l'œil , et de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester ; mais il est inquiet, agité; il semble se débattre ; il reste parcequ'il est dans les fers. Voilà donc , allez-vous dire , des besoins auxquels je l'ai soumis ,des assujettissements que je lui ai donnés : et tout cela est vrai ; je l'ai assujetti à l'état d'homme.
Emile aime Sophie ; mais quels sont les premiers charmes qui l'ont attaché.^ La sensibilité, la vertu, l'amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa mai tresse, l'auroit-il perdu pour lui-même? A quel prix à son tour Sophie s'est-elle mise ? A celui de tous les sentiments qui sont naturels au
i64 EMILE.
cœur de son amant : l'estime des vrais biens , la fru, galité , la simplicité , le généreux désintéressement , le mépris du faste et des richesses. Emile avoit ces vertus avant que l'amour les lui eût imposées. En qnoi donc Emile est-il a entablement changé ? Il a de nouvelles raisons d'être lui-même ; c'est le seul point où il soit différent de ce qu'il étoit.
Je n'imagine pas qu'en lisant ce livre avec quelque attention, personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient aiBsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que les villes fournissant tant de filles aimables , celle qui lui plait ne se trouve qu'au fond <l'une retraite éloignée ? Est-ce par hasard qu'il là rencontre ? Est-ce par hasard qu'ils se conviennent ? Est-ce par hasard qu'ils ne peuvent loger dans le même lieu ? Est-ce par hasard qu'il ne trouve un asile que si loin d'elle.^ Est-ce par hasard qu'il la voit si rarement, et qu'il est forcé d'acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelquefois ? Il s'effémine , dites-vous. Il s'endurcit au contraire ; il faut qu'il soit aussi robuste que je l'ai fait , pour résister aux fatigues que Sophie lui fait supporter.
Il loge à deux grandes lieues d'elle. Cette distance est le sonfUet de la forge; c'est par elle que je trempe les traits de l'amour. S'ils logeoient porte à porte, ou qu'il put l'aller voir mollement assis dans un bon carrosse, il l'aimeroit à son aise, il l'aimeroit en Parisien. Léandre eùt-il voulu mourir pour Héro , si la mer ne l'eiit séparé d'elle? Lecteur, épargnez-moi des paroles ;si vous êtes fait pourm'entendre , vous suivrez assez mes règles dans mes détails.
Les premières fois que nous sommes allés voir Sopliie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vîfe. Nous trouvons cet expédient commode , et à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus; à plus d'une demi-lieue de la maison nous appercevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat ; il approche , il reconnoît Sophie , il se précipite à bas de son cheval , il part , il vole , il est aux pieds de l'aimable famille. Emile aime les beaux chevaux ; le sien est vif, il se sent libre , il s'échappe à travers champs: je le suis, je l'atteins avec peine, je le ramené. Malheureusement Sophie a peur des chevaux , je n'ose approcher d'elle. Emile ne voit rien; mais Sophie l'avertit à l'oreille de la peine qu'il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les chevaux, reste en arrière: il est juste que chacun ait son tour. Il part le preaiier pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui , il ne trouve plus le che- Tal une voiture aussi commode. Il i-cvient essoufflé , et nous rencontre à moitié chemin.
Au voyage suivant , Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi? lui dis -je, nous n'avons qu'à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah , dit-il , surchargerons -nous ainsi la respectable famille.'* Vous voyez bien qu'elle veut tout nounùr , hommes et chevaux. Il est vrai , repi'ends-je , qu'ils ont la noble hospitalité de l'indigence. Les riches , avares dans leiTr faste , ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il; n'en avez-vous pas le courage,
ÉMII.E. 3. i5
î66 EMILE.
vous qui pnrtagez de si bon cœur les fatigants plaisirs de votre enfant? Très volontiers , reprends-je 4 l'instant ; aussi bien l'amour, à ce qu'il me semble? ne veut pas être fait avec tant de bruit.
En approchant nous trouvons la mère et la fille jjlus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage : une main cbérie daigue lui passer un mouchoir sur les joues. Il y auroit bien des chevaux au monde avant que nous fussions désormais lentes de nous en servir.
Cependant il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L'été s'avance , les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire , on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit; et quand nous ne venons pas dès le matin, il faut presque repartir aussitôt qu'on est arrivé. A force de nous plaindre et de s'inquiéter de nous, la mère p?nse enfin qu'à la vérité Tonne peut nous loger décemment dans la maison, mais qu'on peut nous trouver un gîte an village pour y coucher quelquefois. A ces mots Emile fr-appe des mains , tressaille de joie ; et Sophie , sans y songer , baise un peu plus souvent sa mère le jour qu'elle a trouvé cet expédient.
Peu-à-peu la douceur de l'amitié, la familiarité de l'innocence , s'établissent et s'affermissent entre nous. Les jours prescrits }>ar Sophie ou par sa mère , je viens ordinairement avec mou ami : quelquefois aussi je le lai>se aller seul. La confiance élevé l'ame, et l'on ne doit plus traiter un homme rn enfant : et qu'aurois-je avancé jusque-là si mon élevé ne méritoit pas mon estime PU m'arrivc aussi d'aller
sans lui; alors il est triste et ne iiinrnime pointe qne serviroient ses murmures? Et puis , il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble ou séparément, on conçoit qu'aucïin temps ne nous arrête, tout fiers d arriver tîaus un état à pouvoir être plaints. Malheureusement Sopbie nous interdit cet honneur , et défend qu'on vienne par le mauvais temps. C'est la senle fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui dicte en secret.
Un jour qu'il est allé seul , et que je ne l'attends que le lendemain , je le vois arriver le soir même, et je lui dis en remi)rassant : Quoi! cher Emile, lu reviens à ton ami ! Mais, au lieu de réj)ondre à mes caresses , il me dit avec un peu d'humeur : Ne croyez, pas que je rcAÙenne sitôt de mon gré , je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse ; je viens pour elle et non pas pour vous. Touché de cette naïveté , je l'embrasse derechef, en lui disant : Ame franche . ami sincère , ne me dérobe pas ce qui m'appartient. vSi tu viens pour elle , c'est pour moi que ti^le dis ton retour est son ouvrage ; mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférents ce qu'ils veulent; mais c'est un crime de souffrir qu'un ami nous fasse un mérite de ce que nous n'avons pas fait pour lui.
Je me garde bien d'avilir à ses 3'eax le prix de cet aveu , en y trouvant pins d'amour que de générosité , et en lui disant qu'il veut moins s'ê)ler le mérite de ce retour , que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur
t68 EMILE.
sans y songer ; s'il est venu à son aise à petits pas, et rêvant à ses amours, Emile n'est que l'amant de Sophie; s'il arrive à grands pas, échauffé, quoiqu'un peu grondeur , Emile est l'ami de son Mentor.
On voit par ces arrangements que mon jeune homme est bien éloigne de passer sa vie auprès de Sophie et de la voir autant qu'il voudroit. Un voyage ou deux par semaine bornent les permissions qu'il reçoit; et ses visites, souvent d'une seule demi-journée , s'étendent rarement au lendemain. Il emploie bien plus de temps à espérer de la voir ou à se féliciter de l'avoir vue, qu'à la voir en effet. Dans celui même qu'il donne à ses A'Ovages , il en passe moins auprès d'elle qu'à s'en approcher ou s'en éloigner. Ses plaisirs vrais, purs , délicieux , mais moins réels qu'imaginaires , irritent son amour sans efféminer son cœur.
Les jours qu'il ne la voit point il n'est pas oisif et sédentaire. Ces jours-là c'est Emile encore ; iln'est point du tout transformé. Le plus souvent il court les campagnes des environs , il suit son histoire naturelle , il obsei've , il examine les terres , leurs productions ; leur culture ; il compare les travaux qu'il voit à ceux qu'il connoît; il cherche les raisons des différences; quand il juge d'autres méthodes préférables à celles du lieu , il les donne aux cultivateurs; s'il propose une meilleure forme de charrue , il en fait fajre sur ses dessins; s'il trouve une carrière de marne, il leur en apprend l'usage inconnu dans le pays ; souvent il met lui-même la main à l'œuvre ; ils sont tout étonnés de lui voir manier leurs outils plus aisément qu'ils ne font eux-mêmes , tracer des
suions plus profonds et plus droits que les leurs , semer avec plus d'égalité, diriger des ados avec plus d'intelligence- Ils ne se moquent pas de lui comme d'un beau diseur d'agriculture; ils voient qu'il la sait en effet. En un mot, il étend son zèle et ses soins à tout ce qui est d'utilité première et générale ; même il ne s'y borne pas. Il visite les maisons des pavsans , s'informe de leur état, de leurs familles, du nombre de leurs enfants , de la quantité de leurs terres , de la natme du produit , de leurs débouchés , de leurs facultés , de leurs charges , de leurs dettes , etc. Il donne peu d'argent , sachant que pour l'ordiuaire il est mal employé; mais il en dirige remploi lui-même, et le leur rend utile malgré qu'ils en aient. Il leur fournit des ouvriers , et souvent leur paie leurs propres journées pour les travaux dont ils ont besoin. A l'un il fait relever ou couvrir sa chaumière à demi tombée ; à l'autre il fait défricher sa terre abandonnée faute de moyens ; à l'autre il fournit une vache , un cheval , du bétail de conte espèce à la place de celui qu'il a perdu : deux voisins sont près d'entrer en procès , il les gagne , il les accommode; un paysau tombe malade, il le fait soigner, il Je soigne lui-même (16); un autre est vexé par un voisin puissant, il le protège et le recommande ; de pauvres jeunes gens se recherchent, il aide a les marier ; une bonne femme a perdu son eufaat chéri , il va la voir, il la console , il ne sort
(16) Soigner un paysan malade, ce n'est pas le purger, lui donner des drogues, lui envoyer un chirurgien. Ce n'est pas de tout cela qu'ont besoin ces pauvres gens dans
point aussitôt qu'il est eutré; il ne dédaigne point les indigents, il n'est point pressé de quitter les malheureux ; il prend souvent son repas chez les paysans qu'il assiste, il l'accepte aussi chez ceux qui n'ont pas besoin de lui : en devenant le bienfaiteur des uns et l'ami des autres, il ne cesse point d'être leur égal. Eniîn il fait toujours de sa personne autant de bien que de son argent.
Quelquefois il dirige ses tournées du côté de l'heureux séjour: il pourroit espérer d'appercevoir Sophie à la dérobée , de la voir à la promenade sans en être vn. Mais Emile est toujours sans détour dans sa conduite, il ne sait et ne veut rien éluder. Il a cette aimable délicatesse qui flatte et nourrit l'amour-propre du bon témoignage de joi. Il garde à la rigueur son ban, et n'approche jamais assez pour tenir du hasard ce qu'il ne veut devoir qu'à Sophie. En revanche il erre avec plaisir dans les environs , recherchant Irs traces des pas de sa maîtresse , s'attendrissant sur les peines qu'elle a prises et sur les courses qu'elle a bien voulu faire par complaisance pour lui. La veille des jours qu'il doit la voir, il ira dans quelque ferme voisine ordonner une collation pour le lendemain. La promenade se dirige de ce côté sans qu'il y paroisse ; on entre comme par ha-
leurs maladies ; c'est de nourriture meilleure et plus abondante. Jeûnez, vous autres, quand vous avez la fièvre; mais quand vos paysans l'ont, donnez-leur de la viande et du vin; presque foutes leurs maladies viennent de misère et d'épuisement : leur meilleure tisanne est dans votre cave , leur seul apotlùcaire doit «jtre votre boucher.
sard ; on trouve des fruits , des gâteaux , de la crêiue. La friande Sophie n'est pas insensible à ces attentions , et fait volontiers honneur à notre prévoyance ; car j'ai toujours ma part au compliment, n'en eusséje eu aucune au soin qui l'attii-e : c'est un détour de petite fille pour être moins embarrassée en remerciant. Le père et moi mangeons des gâteaux et buvons du vin : mais Emile est de l'ëcot des femmes , toujours au guet pour voler quelque assiette de crème où la cuiller de Sophie ait trempé.
A propos de gâteaux . je parle à Emile de ses anciennes courses. On veut savoir ce que c'est que ces courses: je l'explique, on en rit; on lui demande s'il sait courir encore. Mieux que jamais , répondil ; je serois bien fâché de lavoir oublié. Quelqu'un de la compagnie auroit grande envie de le voir courir, et n'ose le dire; quelque autre se charge delà proposition ; il accepte : on fait rassembler deux ou trois jeunes gens des environs ; on décerne un prix, et pour mieux imiter les anciens jeux , on met un gâteau sur le but. Chacun se tient prêt; le papa donne le signal en frappant des mains. L'agile Emile fend l'air, et se trouve au bout de la carrière, qu'à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie ; et , non moins généreux qu'Enée , fait des présents à tous les vaincus.
Au milieu de l'éclat du triomphe , Sophie ose délier le vainqueur, et se vante de courir aussi bien que lui. Il ne refuse point d'entrer en lice avec elle ; et , tandis qu'elle s'apprête à l'entrée de la carrière , qu'elle retrousse sa robe des deux côtés , et que , plus curieuse d'étaler une jambe fine aux yeux
d'Emile , que de le vaincre à ce conabat , elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l'oreille de la mère ; elle sourit et fait un signe d'approbation. Il vient alors se placer à côté de sa concurrente ; et le signal n'est pas plutôt donné , qu'on la Toit partir et voler comme un oiseau.
Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c'est pour être atteintes. La course n'est pas la seule chose qu'elles fassent mal-adroitement , mais c'est la seule qu'elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible,et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paroître autant de sauterelles qui voudroient courir sans sauter.
Emile, n'imaginant point que Sophie coure mieux qu'une autre femme, ne daigne pas sortir de sa place et la voit partir avec un souris moqueur. Mais Sophie est légère et porte de-: talons bas : elle n'a pas besoin d'artifice pour paroître avoir le pied petit ; elle prend les devants d'une telle rapidité , que, pour atteindre cette nouvelle Atalante , il n'a que le temps qu'il lui faut quand il l'appercoit si loin devant lui. Il part donc à son tour , semblable à l'aigle qui fond sur sa proie; il la poursuit, la talonne, l'atteint enfin tout essoufflée, passe doucement son bras gauche autour d'elle , l'enlevé comme une plume , et pressant sur son cœur cette douce charge, il achevé ainsi la course , lui fait toucher le but Ja première, puis criant Victoire à Sophie ! met devant elle un genou en terre et se reoonnoît le vaincu.
A ces occupations diverses se joint celle du métier qucnons avons appris. Au moins un jour par se-
m aine , et tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne , nous allons Emile et moi travailler chez un maître. Nous n'y travaillons pas pour la forme en gens au-dessus de cet état, mais tout de bon et en vrais ouvriers. Le père de Sopliie nous venant voir nous trouve une fois à l'ouvrage , et ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme et à sa fille ce qu'il a vu. Allez voir, dit-il , ce jeune homme à l'attelier, et vous verrez s'il méprise la condition du pauvre ! On peut imaginer si Sophie entend ce discours avec plaisir ! Ou en reparle, on voudroit le surprendre à l'ouvrage. On me questionne sans faire semblant de rien ; et , après s'être assurées d'un de nos jours , la mère et la lilleprennent nue calèche, et viennent à la ville le même jour.
En entrant dans l'attelier Sophie appercoit à l'autre bout un jeune homme en veste, les cheveux négligemment rattachés , et si occupé de ce qu'il fait qu'il ne la voit point : elle s'arrête et fait signe à sa mère. Emile , un ciseau d'une main et le maillet de l'autre, achevé une mortaise ; puis il scie une planche et en met une pièce sous le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie ; il la touche , il est respectable. Femme , honore ton chef; c'est lui qui travaille pour toi , qui te gagne ton pain , qui te nourrit: voilà l'homme.
Taudis qu'elles sont attentives à l'observer , je les apperçois , je tire Emile par la manche : il se retoui^ne , les voit , jette ses outils , et s'élance avec un cri de joie. Apres s'être livré à ses premiers transports , il les fait asseoir et reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise : elle se levé avec vivacité, parcourt l'attelier, exainJuç les outil.-:. , touche le poli
des plancTies , ramasse des copeaux par terre , regarde à nos mains, et puis dit qu'elle aime ce métier, parcequ'il Cjt propre. La folâtre essaie même d'imiîer Emile. De sa blanche et débile main elle pousse un rabot sur la planche ; le rabot glisse et ne mord point, .le crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'alégresse , et dire : Hercule est vengé.
Cependant la mère questionne le maître : Monsieur combien payez-vous ces garcons-là .-* Madame , je leur donnne à chacun vingt sous par jour et je les nourris ; mais si ce jeune homme vouloit il gagneroit bien davantage, car c'est le meilleur ouvrier du pays. Yingt sous par jour, et vous les nourrissez ! dit la mère en nous regardant avec attendrissement. Madame , il est ainsi , reprend le maître. A ces mots elle court à Emile, l'embrasse, le presse contre son sein en versant sur lui des larmes , et sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois : Mon fils ! 6 mon fils I
Après avoir passé quelquç temps à causer avec nous , mais sans nous détourner : Allons-nous-en , dit la mère à sa fille ; il se fait tard , il ne faut pas nous faire attendre. Puis s'approchant d'Emile , elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant: Hé bien .' bon ouvrier , ne voulez-vous pas venir avec nous.^ Il lui répond d'un ton fort triste : Je suis engagé , demandez au maître. On demande au maître s'il veut bien se passer de nous. Il répond qu'il ne peut. .Tai, dit-il, de l'ouvrage qui presse et qu'il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs , j'ai refusé des ouvriers qui se sont pré-
sentes; si ceux-ci me manquent, je ne sais plus où. en prendre d'auties, et je ne pourrai rendre l'ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien; elle attend qu'Emile parle. Emile baisse la tète et se tait. Monsieur, lui dit-elle un peu surprise de ce silence , n'avez- vous rien à dire à cela ? Emile regarde teadrement la fille, et ne répond que ces mots : Vous voyez bien qu'il faut que je reste. Là-dessns les dames partent et nous laissent. Emile les accompa^me jusqu'à la porte, les suit des yeux autaut qu'il peut, soupire , et revient se mettre au travail sans parler.
En chemin, la mère, piquée, parle a sa fille de la bizarrerie de ce j^rocédé. Quoi ! dit-elle, étoit-il si difficile de contenter le maître sans èti'e obligé de rester.^ et ce jeune homme si prodigue , qui verse l'argent sans nécessité , n'en sait-il plus trouver dans les occasions convenables ? O maman ) répond Sophie, à Dieu ne plaise qu'Emile donne tant de force à l'argent, qu'il s'en serve pour rompre un engagement personnel , pour violer impunément sa parole , et faire violer celle d'autrui ! .Te sais qu'il dédommageroit aisément l'ouvrier du léger préjudice que lui causeroit son absence; mais cependant il asserviroit son ame aux richesses, il s'accoutumeroit à les mettre à la place de ses devoirs , et à croire qu'on est dispensé de tout , pourvu qu'onpaie. Emile a d'autres manières de penser , et j'espère de n'être pascause qu'il en change. Croyez-vous qu'il ne lui en ait rien coûté de rester ? Maman , ne vous y trompez pas; c'est pour moi qu'il reste; je l'ai bien \u dans ssveux.
i-f. EMILE.
Ce n'est pas que Sopliie soit indulgente sur les vrais soins de l'amour ; au contraire , elle est iiupérieuse , exigeante; elle aimeroit mieux n'être point aimée que de l'être modérément. Elle a le noble orffueil du mérite qui se sent, qui s'estime , et qui veut être honoré comme il s'honore. Elle dédaigneroit un cœur qui ne sentiroit pas tout le prix du sien , qui ne Taimeroit pas pour ses vertus autaut et plus que pour ses channel»; un cœur qui ne lui préféreroit j)as son 2>ropre devoir , et qui ne la préféreroit pas à tout autre chose. Elle n'a point voulu d'amant qui ne connût de loi que la sienne : elle veut régner sur un homme qu'elle n'ait point défiguré. C'est ainsi qu'ayant avili les compagnons d Ulysse, Circé les dédaigne, et se donne àlui seul, qu'elle n'a pu changer.
Mais ce droit inviolable et sacré mis à part^ jalouse à l'excès de tous les siens , Sophie épie avec quel scrupule Emi'e les respecte, avec quel zèle il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine , avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit : elle ne veut ni qu'il retarde ni qu'il anticipe; elle veut qu'il soit exact. Anticiper c'est se préférer à elle ; retarder c'est la négliger. Négliger Sophie ! Cela n'arriveroit pas deux fois. L'injuste soupçon d'une a failli tout perdre ; mais Sophie est équitable et sait bien réparer ses torts.
Un soir nous sommes attendus ; Emile a reçu l'ordre. On vient au-devant de nous; nous n'arrivons poiut. Que sont-ils devenus.'* Quel malJieur leur est arrivé.^ Personne de leur parti La soirée s'é«oule à nous attendre. La pauvre Sophie nous
croit morts; elle se désole, elle se tourmente, elle passe la nuit a pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour aller s'informer de nous et rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager revient accompagné d'un autre de notre part, qui fait nos excuses de bouche , et dit que nous nous portons bien. Un moment après , nous paroissons nous-mêmes. Alors la scène change ; Sophie essuie ses pleurs , ou , si elle en verse , ils sont de rage. Son cœur altier n'a pas gagné à se rassurer sur notre vie ; Emile vit , et s'est fait attendre inutilement.
A notre arrivée elle veut s'enfermer. On veut qu'elle reste ; il faut rester : mais , prenant à l'instant son parti , elle affecte un air tranquille et contentqui en imposeroit à d'auti'es. Le père vient au-devant de nous et nous dit : Yous avez tenu vos amis eu peine ; il y a ici des gens qui ne vous le pardonneront pas aisément. Qui donc , mon papa ? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu'elle puisse affectera Que vous importe, répond le père , pourvu que ce ne soit pas vous ^ Sophie ne réplique point , et baisse les yeux sur son ouvrage. La mère nous reçoit d'un air froid et composé. Emile embarrassé n'ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l'invite à s'asseoir, et se contrefait si bien que le pauvre jeune homme, qui n'entend rien encore au langage des passions ^dolentes , est la dupe de ce sang froid , et presque sur le point d'en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre la main de Sophie , j'y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement avec un mol de
iMir.E. 3 16
monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décelé à l'instant aux veux d'Emile.
Sophie elle-même , voyant qu'elle s'est trahie , se contraint moins. Son sang froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu'on lui dit par des monosyllabes pronortcés d'une voix lente et mal assurée, comme craignant d'y laisser trop percer l'accent de l'indignation. Emile , demiraort d'effroi, la regarde avec douleur, et tache de l'engager à jeter les yeux sur les siens pour v mieux lire ses vrais sentiments. Sophie , plus iriitée de sa confiance , lui lance un regard qui lui ôte l'envie d'en solliciter un second. Emile , interdit , tremblant, n'ose plus , très heureusement pour lui, n£ lui parler ni la regarder ; car, n'eùt-il pas été coupable , s'il eût pu supporter sa colère elle ne lui eût jamais pardonné.
• Voyant alors que c'est mon tour, et qu'il est temps de s'expliquer, je reviens à Sophie. Je reprends sa main qu'elle ne retire plus , car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur : Chère Sophie , nous sommes malheureux ; mais vous êtes raisonnable et juste ; vous ne nous jugerez pas sans nous entendre : écoutez-nous. Elle ne répond rien , et je parle ainsi :
I» Nous sommes partis hier à quatre heures ; il « nous étoit prescrit d'arriver à sept, et nous pre- « nous toujours plus de temps qu'il ne nous est né- « cessaire , afin de nous reposer en approchant d'ici, a Nous avions déjà fait les trois quaris du chemin « quand des lamentations douloureuses nous frap-
« pent l'oreille ; elles partoient d'une gorge de la « colline ,à quelque distance de nous. Nous accou- « rons aux cris ; nous trouvons un malheureux pay- « san qui, revenant de la ville un peu pris de vin « sur son cheval , en étoit tombé si lourdement qu'il « s'étoit cassé la jambe. Nous crions, nous appelons « du secours ; personne ne répond : nous essayons « de remettre le blessé sur son cheval , nous n'en « pouvons venir à bout : au moindre mouvement, le « malheureux souffre des douleurs horribles. Nous « prenons le parti d'attacher le cheval dans le bois a à l'écart ; puis , faisant un brancard de nos bras , « nous y posons le blessé , et le portons le plus dou- « cernent qu'il est possible, en suivant ses indicaa tions sur la route qu'il falloit tenir pour aller chez « lui. Le trajet étoit long ; il fallut nous reposer « plusieurs fois. Nous arrivons enfin , rendus de fa- » tigue ; nous trouvons avec une surprise amere que « nous connoissions déjà la maison , et que ce misé- « rable que nous rapportions avec tant de peine étoit « le même qui nous avoit si cordialement reçus le « jour de notre première arrivée ici. Dans le trouble « ou nous étions tous , nous ne nous étions point « reconnus jusqu'à ce moment.
« Il n'avoit que deux petits enfants. Prête à lui « en donner un troisième , sa femme fut si saisie en « le voyant arriver, qu'elle sentit des douleurs aiguës a et accoucha peu d'heures après. Que faire en cet « état dans une chaumière écartée où l'on ne pouvoit « espérer aucun secours .** Emile prit le parti d'aller « prendre le cheval que nous avions laissé dans le « bois , de le monter, de courir à toute bride chercher
jSa EMILE.
» nn chirargien à la ville. Il doilba le cheval au clii- « rurgien; et n'ayant pu trouver assez tôt une garde, « il revint à pied avec un domestique , après vous << avoir expédié ^ exprès ; tandis qu'embarrassé , a comzne vous pouvez croire, entre un homme ayant « une jambe cassée et une femme en travail , je pré- <f parois dans la maison tout ce que je pouvois pré- « voir être nécessaire pour le secours de tous les a deux.
« Je ne vous ferai point le détail du reste ; ce n'est a pas de cela qu'il est question. Il étoit deux heures a après minuit avant que nous ayons eu ni l'un ni B l'autre un moment de relâche. Enfin nous sommes -f revenus avant le jour dans notre asile ici proche , « où nous avons attendu l'heure de votre réveil pour r< vous rendre compte de notre accident. «
Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parie, tmile s'approche de sa maîtresse, éîeve la voix , et lui dit avec plus de fermeté que je ne m'y serois attendu : Sophie , vous êtes l'arbitre de mon sort , vous le savez bien. Yous pouvez me Taire mourir de douleur ; mais n'espérez pas me faire oublier les droits de l'humanité : ils me sont plus sacrés que les vôtres ; je n'y renoncerai jamais pour vous;
Sophie , à ces mots , au lieu de répondre , se levé , lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser Sor la joue ; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile , prends cette main, elle est à toi. Sois , quand tu voudras , mon époux et mon maître ; je tâcherai de mériter cet honneur.