‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 25 sur 38 · Sophie n'a p-as dix-huit ans , à peine en passez · texte numérisé non relu

Sophie n'a p-as dix-huit ans , à peine en passez

« vous vingt-deux; cet âge est celui de l'araour, mais « non celui du mariage. Quel père et quelle mère de a famille! Eh! pour savoir élever des enfants, atten- « dez au moins de cesser de l'être. Savez-vous à cora- « bien de jeunes personnes les fatigues de la grosce sesse supportées avant l'âge ont affbibli la consti- « tution, ruiné la santé, abrégé la vie? Savez-vous « combien d'enfants sont restés languissants et foi- « blés faute d'avoir été nourris dans un corps assez a formé? Quand la raereet l'enfant croissent à la fois, «< et que la substance nécessaire à l'accroissement de « chacun des deux se partage , ni l'un ni l'autre n'a « ce que lui destinoit la nature : comment se peut-il « que tous deux n'en souffrent pas? Ou je connois « fort mal Emile , ou il aimera mieux avoir plus « tard une femme et des enfants robustes, que de « contenter son impatience aux dépens de leur vie « et de leur santé.

« Parlons de vous. En aspirant à l'état d'époux et «de père, en avez-vous bien médité les devoirs? « En devenant chef de famille vous allez devenir « membre de l'état. Et qu'est-ce qu'être membre de « l'état? le savez vous ? Vous avez étudié vos devoirs «d'homme, mais ceux de citoyen les connoissez- « vous ? savez-vous ce que c'est que gouvernement, «lois, patrie? Savez-vous à quel prix il vous est « permis de vivre, et pour qui vous devez mourir? et Vous croyez avoir tout appris , et vous ne savez « rien encore. Avant de prendre une place dans l'or- « dre civil, apprenez à le conuoitre et à savoir quel « rang vous y convient.

«Emile, il faut quitter Sophie: je ne dis pas

« l'abandonner; si vous en étiez capaLle, elle seroit « trop heureuse de ne vous avoir point épousé : il la <r faut quitter pour revenir digne d'elle. TSe soyez « pas assez vain pour croire déjà la mériter. O corner bien il vous reste à faire! Venez remplir cette noie ble tâche ; venez apprendre à supporter labsence; o venez gagner le prix de la fidélité, afin qu'à votre « retour vous puissiez vous honorer de quelque B chose auprès délie, et demander sa main, non « comme une grâce , mais comme une récompense. » Non encore exercé à lutter contre lui-même , non encore accoutumé à désirer une chose et à en vouloir une autre , le jeune homme ne se rend pas; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuseroit-il au bonheur qui l'attend? !N^e seroit-cepas dédaiguerla main qui lui est offerte que de tarder à l'accepter ? Qu'estil besoin de s'éloigner d'elle pour s'instruire de ce qu'il doit savoir ? Et quand cela seroit nécessaire, pourquoi ne lui laisseroit-il pas , dans des nœuds indissolubles, le gaçje assuré de son retour.^ Qu'il soit son époux , et il est ppèt à me sui-vre ; qu'ils soient unis , et il la quitte s.ins crainte... Vous unir pour vous quitter, cher Emile-, quelle contradiction ! Il est beau qu'un amant puisse vii-re sans sa maîtresse, mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires : il faut que A'ous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré vous. Hé bien ! sovez content, et, puisque vous n'obéissez pas à la raison, reconnoissez un autre maitre. Vous n'avez pas

que vous avez pris avec moi. Emile, il faut quitter Sopbie; je le veux :

A ce mot il baisse la tête, se tait, rêve un moment, et puis me regardant avec assurance, il me dit : Quand partons-nous ? Dans huit jours , lui (lis-je; il faut préparer Soi^liie à ce départ. Les femmes sont plus foibles, ou leur doit des ménagements ; et cette absence n'étant pas un devoir pour elle comme pour vous , il lui est permis de la supporter avec moins de courage.

Je ne suis que trop tenté de prolonger jusqu'à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours ; mais j'abuse depuis long-temps de l'indulgence des lecteurs: abrégeons pour Unir une foi?. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu'il vient de montrer à son ami? Pour moi , je le crois ; c'est de la vérité même de son amour qu'il doit tirer cette assurance. Il seroit plus confus devant elle s'il lui en coùtoit moins de la quitter; il la quitteroit en coupable, et ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête : mais plus le sacrifice lui coûte, plus il s'en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. Il n'a pas peur qu elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard : O Sophie, lis dans mon cœur , et sois fidèle ; tu n'as pas un amant sans vertu.

La fiere Sophie , de son côté , tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s'efforce d'y paroître insensible ; mais comme elle n'a pas , ainsi qu'Emile, l'honneur du combat et de

la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure, elle gémit en dépit d'elle , et la frayeur d'être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n'est pas devant sou amant qu'elle pleure , ce n'est pas à lui qu'elle montre ses frayeurs, elle étoufferoit plutôt que de laisser écliapper un soupir en sa présence; c'est moi qui reçois ses plaintes , qui vois ses larmes , qu'elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites et savent se déguiser: plus elle murmure en secret contre ma tyiannie , plus elle est attentive à me flatter; elle sent que son sort est dans mes mains.

Je la console. Je la rassure , je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu'elle lui garde la même fidélité qu'il aura pour elle, et dans deux ans il le sera , je le jure. Elle m'estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des denx envers l'autre. Leurs cœurs , leur vertu, ma probité, la confiance de leurs parents, tout les rassure. Mais que sert la raison contre la foiblesse.^ Ils se séparent comme s'ils ne dévoient plus se voir.

C'est alors que Sophie se rappelle les regrets d'Eucliaris, et se croit réellement à sa place. Ne laissons point, durant l'absence, réveiller ces fantasques amours. Sophie , lui dis-jC un jour , faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui votre Télémaque afin qu'il apprenne à lui ressembler; et qu'il vous donne le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Etudiez-y les devoirs des honnêtes femmes , et songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange j)laît à tous deux, et leur donue de la

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