LIVRE V. jgg
confiance. Enfin vient le triste jour , il faut se séparer.
Le digne père de Sophie, avec lequel j'ai tout concerté, m'embrasse en recevant mes adieux '^puis , méprenant à part, il méditées mots d'un ton grave et d'an accent un peu appuyé : « J'ai tout fait pour vous « complaire ; je savois que je traitois avec un homme « d'honneur : il ne me reste qu'un mot à vous dire. « Souvenez- vous que votre élevé a signé son contrat « de mariage sur la bouche de ma fille. »
Quelle différence dans la contenance des deux amants .'Emile , impétueux, ardent, agité , hors de lui , pousse des cris , verse des torrents de pleurs sur les mains du père, de la mère, de la fille , embrasse eu sanglottaut tous les gens de la maison ,et répète mille fois les mêmes choses avec un désordre qui feroit rire en toute autre occasion. Sophie , morne, pâle, l'œil éteint, le regard sombre, reste en repos , ne dit rien , ne pleure point , ne voit personne , pas même Emile. II a beau lui prendre le» uiains , la presser dans ses bras ; elle reste immobile , insensible à ses pleurs , à ses caresses , à tout ce qu'il fait, il est déjà parti pour elle. Combien cet objet est plus touchant que la j)lainte importune et les regrets bruyants de son amant ! Il le voit , il le sent , il en est navré : je l'entraîne avec peine : si je le laisse encore un moment, il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu'il emporte avec lui ceJtte triste image. Si jamais il est tenté d'oublier ce qu'il doit à Sophie , en la lui rappelant telle qu'il la vit au moment de son départ il faudra qu'il ait le coeur bien aliéné si je ne le ramené pas à elle.