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bagne en débarquant , couplés comme des cbiens de chasse.
Jusqu'alors, attentif à tout ce que je voyois , Je m'occupois peu de moi. Mais enfin la première agitatioa cessée me laissa réfléchir sur mon changement d'état, et le sentiment qui m'occupoit encore dans toute sa force me lit dire en moi-même avec une sorte de satisfaction : Que m'ôtera cet évèuement ? Lé pouvoir de faire une sottise. Je suis plus libre qu'au" paravant. Emile esclave ! reprenois-je. Eh ! dans quel sens.*' Qu'ai-je perdu de rua liberté primitive.^ Ne naquis-je pas esclave de la nécessité,^ Quel nouveau joug peuvent m'imposer les hommes .-* Le travail.^ ne travaillois-je pas quand j'étois libre .^ La faim? combien de fois je l'ai soufïerte volontairement I La douleur ? toutes les forces humaines ne m'en donneront pas plus que ne m'en lit sentir un grain de sable. La contrainte ? sera-t-elle plus rude que celle de mes premiers fers ? et je n'en voulois pas sortir. Soumis par ma naissance aux passions humaines , que leur joug me soit imposé par ua antre ou par moi , ne faut-il pas toujours le porter? et qui sait de quelle part il me sera plus supportable ? J'aurai du moins toute ma raison pour les modérer dans un autre : combien de fois ne m'a-t-elle pas abandonné dans les miennes ! Qui pourra me faire porter deux chaînes? N'en portois-je pas une auparavant ? Il n'y a de ser- Titude réelle que celle de la nature ; les hommes n'en sont que les instruments. Qu'un maître m'assomme ou qu'un rocher m'écrase, c'est le même événement à mes yeux , et tout ce qui peut m'arriver
3iG ÉMIL^ ET SOPHIE,
de pis dans l'esclavag-e est de ne pas pi us fléchir un tyran qu'un cailîou. Enfin, si j'avois ma liberté, dn'en ferois-je? Dans l'état où je suis que puis-je ▼onloir ? Eh î pour ne pas tomber dans l'anéantissement, j'ai besoin d'être animé par la volonté d'un autre an défaut de la mienne.
Je tirai de ces réflexions la conséquence que mon' changement d'état étoit plus apparent que réel ; que si la liberté consistoit à faire ce qu'on vent, nul liomme ne seroit libre ; qne tous sont foibles , dépendants des choses , de la dore nécessité ; que celui qni sait le mieux vouloir tout ce qu'elle ordonne est le plus libre, j)uisqu'il n'est jamais forcé de faire ce qu'il ne veut pas.
Oui, mon père , je puis le dire, le temps de ma servitude fut celui de mon règne , et jamais je n'eus tant d'autorité sur moi que quand je portai les fers des Barbares. Soumis à leurs passions sans les partager, j'appris à mieux connoitre les miennes. Leurs écarts furent pour moi des instructions plus vives que n'avoient été vos leçons , et je iis sous ces rud<-s raaitres un cours de philosophie encore nias utile que celui que j'avois fait près de vous.
Je n'éprouvai pas pourtant dans leur servitude toutes les rigueurs que j'en attendois. J'essuvai de mauvais traitements, mais moins peut-être qu'ils n'en eussent essdvé parmi nous, et je connus que ces noms de Maures et de pirates portoient avec eux des préjugés dont je ne m'étois pas assez défendu. Ils ne sont pas pitoyables , mais ils sont justes ; et s'il faut n attendre d'eux ni douceur ni clémence , on n'en doit craindre non j[)lu$ ni caprice ni méchan-
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ceté. Ils veulent qu'on fasse ce qu'on peut faire, mais ils n'exigent rien de plus , et , daas leurs châtiments , ils ne punissent jamais l'impuissance , mais seulement la mauvaise volonté. Les Nègres seroient trop heureux en Amérique si l'Européen les traitoit avec la même équité: mais comme il ne voit dans ces malheui-eux que des instruments de travail , sa conduite envers eux dépend uniquement de l'utilité qu'il en tire ; il mesure sa justice sur son profit.
Je changeai plusieurs fois de patron : l'on appeloit cela me vendre ; comme si jamais on pou voit vendre un homme! On vendoit le travail de mes mains; mais ma volonté ,mon entendement, mon être, tout ce par quoi j'étois moi et non pas un autre, ne se vendoit assurément pas ; et la preuve de cela est que la première fois que je voulus le contraire de ce que vonloit mon prétendu maître , ce fut moi qui fus le vainqueur. Cet événement mérite d'être raconté. '
Je fus d'ahord assez doucement traité ; l'on comptoit sur mon rachat , et je vécus plusieurs mois dans tine inaction qui m'eût ennuyé si je pouvois connoître l'ennui. Mais enfin , voyant que je n'intriguois point auprès des consuls européens et des moines , que personne ne parloit de ma rançon et que je ne paroissois pas y songer moi-même, on voulut tirer parti de moi de quelque manière, et l'on me fit travailler. Ce changement ne me surprit ni jmme fâcha. Je craignois peu les travaux pénibles, mais j'en aimois mieux de plus amusants. Je trouvai le moyen d'entrer dans un attelier dont le maître ne tarda pas à comprendre que j'étois le sien dans sou métiei*.
SiS EMILE ET SOPHIE.
Ce travail devenant plus lucratif pour mon patron que celui qu'il me faisoit faire, il m'établit pour son compte , et s'en trouva bien.
J'avois vu disperser presque tous mes anciens caraaraJes du bagne; ceux qui poavoient être rachetés l'avoient été ; ceux qui ne poavoient l'être avoient eu le même sort que moi ; mais tous n'v avoient pas trouvé le même adoucissement. Deux chevaliers de ÎMalte entre autres avoient été délaissés. Leurs familles étoient pauvres. La religion ne racheté point ses captifs ; et les Pères , ne pouvant racheter tout le inonde , donnoient, ainsi que les consuls, une préférence fort naturelle, et qui n'est pas inique, à ceux dont la reconnoissance leur ponvoit être plus ntile. Ces deux chevaliers, l'un jeune et lautre vieux, étoient instruits et ne manquoient pas de mérite; mais ce mérite étolt perdu dans leur situation présente. Ils savoient le génie , la tactique , le iaf in , les belles-lettres. Ils avoient des talents pour briller, pour commander, qui n'étoient pas d'une gr.mde ressource à des esclaves. Pour surcroit, ils portoient fort impatiemment leurs fers; et la philosophie, dont ils se piquoient extrêmement, n'avolt point appris à ces liers gentilshommes à servir de bonne grâce des pieds-plats et des bandits, car ils n'appeloieut pas autrement leurs maîtres. Je plaignois ces deux pauvres gens ; ayant renoncé par leur noblesse à leur état d'homme, à Alger ils nétoient plus rien : même ils étoient moins que rien; car, parmi les corsaires , un corsaire ennemi fait esclave est fort au-dessous du néant. Je ne pus servir le vieux que de mes conseils , qui lui étoient superflus, car, plus
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savant que moi, du moins de cette science qui s'étale , ii savoit à fond toute la morale, et ses préceptes lui étoient très familiers; il n'y avoit que la pratique qui lui manquât, et l'on ne sauroit porter de plus mauvaise grâce le joug de la nécessité. Le jeune, encore plus impatient, mais ardent, actif, intrépide, se perdoit en projets de révoltes et de conspirations impossibles à exécuter, et qui toujours découverts ne faisoient qu'aggraver sa misère. Je tentai de l'exciter à s'évertuer, à mon exemple, et à tirer parti de ses bras pour rendre son état plus supportable ; mais il mé])risa mes conseils et me dit fièrement qu'il savoit mourir. Monsieur, lui dis-je, il vaudroit encore mieux savoir vivre. Je parvins pourtant à lui procurer quelques soulagements , qu'il reçut de bonne grâce et en ame noble et sensible, mais qui ne lui firent pas goûter mes vues. II continua ses trames pour se procurer la liberté par un coup hardi: mais son esprit remuant lassa la patience de son maître ,qui étoit le mien : cet homme se déiit de lui et de moi; nos liaisons lui avoient paru suspectes , et il crut que j'employois à l'aider dans ses manœuvres les entretiens par lesquels je tâchois de l'en détourner. Nous fûmes vendus à un entrepreneur d'ouvrages publics, et condamnés à travailler sous les ordres d'un surveillant barbare, esclave comme nous , mais qui , pour se faire valoir à son maître , nous accabloit de }>lus de travaux que la force humaine n'en pouvoit porter.
Les premiers jours ne furent pour moi que des jeux. Comme on nous partageoit également le travail et que j'étois jilus roLuste et plus ingambe que
tous mes camarades .j 'a vois fait rua tâche avant eux, après quoi j'aidois les plus foibles et les allégeois d'une partie de la leur. Mais notre piqueur ayant remarqué ma diligence et la supériorité de mes forces, m'empêcha de les employer pour d'autres en doublant ma tâche , et , toujours augmentant par degrés , finit par me surcharger à tel point et de travail et de coups, que, malgré ma vigueur, j'étois menacé de succomber bientôt sous le faix : tous mes compagnons, tant forts que foibles , mal nourris et plus maltraités, dépérissoient sous l'excès du travail.
Cet état devenant tout-â-fait insupportable, je résolus de raen délivrer à tout risque. Mon jeune cJie- Talier, à qui je communiquai ma résolution, la parta<;ea vivement. Je le connolssois homme de courage, capable de constance , pourvu qu'il fût sous les yeux des hommes ; et dès qu'il s'agissoit d'actes bi-illants et de vertus héroïques , je me tenois sur de lui. Mes ressources néanmoins étoient toutes en moi-même , et jen'avois besoin du concours de personne pour exécuter mon projet; mais il étoit vrai qu'il pouvoit avoir un elïet beaucoup plus avantageux, exécuté de concert par mes compagnons de misère , et je résolus de le leur proposer conjointement avec le che- ■yalier.
J eus peine à obtenir de lui que cette proposition se feroit simplement et sans intrigues préliminaires. ]S^ous primes Je temps du repas , ou nous étions plu5 rassembles et moins surveillés. Je m'adressai d'abord dans ma langue à une douzaine de compatriotes qi:e j'avois là , ne voulant pas leur parier en langue fran-
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que de peur d'être eu tendu des gens du pays. Camarades, leur dis-je, écoutez-moi. Ce qui me reste de force ne peut suffire à quinze jours encore du travail dont on me surcharge, et je suis un des plus robustes de la troupe : il faut qu'une situation si violente prenne une prompte fin, soit par un épuisemeat total, soit par une résolution qui le prévienne. Je choisis le dernier parti , et je suis déterminé à me refuser dès demain à tout travail , au péril de ma vie et de tous les traitements que doit m'attirer ce refus. Mon choix est une affaire de calcul. Si je reste comme je suis , il faut périr infailliblement en très peu de temps et sans aucune ressource : je m'en ménage une par ce sacrifice de peu de jours. Le parti que je prends peut effrayer notre inspecteur et éclairer son maître sur son véritable intérêt. Si cela n'arrive pas, mon sort, quoiqu'accéléré, ne sauroit être empiré. Cette ressource seroit tardive et nulle quand mon corps épuisé ne seroit plus capable d'aucun travail ; alors, en me ménageant, ils n'auroient rien à gagner, en m 'achevant , ils ne feroient qu'épargner ma nourriture. Il me convient donc de choisir le moment où ma perte en est encore une pour eux. Si quelqu'un d'entre vous trouve mes raisons bonnes , et veut, à l'exemple de cet homme de courage, prendre le même parti que moi , notre aoinbre fera plus d'effet et rendra nos tyrans plus traitàbles ; mais fussions-nous seuls, Im et moi, nous n'en sommes pas moins résolus à persister dans notre refus , et nous vous prenons tous à témoin de la façon dont il sera soutenu.
Ce discours simple et simplement prononcé fat
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écouté sans beaucoup d'émotion. Quatre ou cinq[ de la troupe me dirent cependant de compter sur eux et qu'ils feioient comme moi. Les autres ne dirent mot. et tout resta calme. Le cbevaiier, mécontent de cette tranquiLitc, parla aux siens dajis sa langue avec plus de véhémence. Leur nombre étoit grand : li leur fit à haute voix des descriptions animées de l'état où nous étions réduits et de la cruauté de nos boarieaux; il excita leur indignation par la peinture de notre avilissement, et leur ardeur par l'espoir de la vengeance; enKn il enflamma tellement leur courage par ladmiration de la force d'ame qui sait braver les tounneuts et qui triompha de la puissance même, qu'ils l'interrompirent par des cris, et tous jurèrent de nous imiter et d'être inébranlables jusqu'à la mort.
Le lendemain, sur notre relus de travailler , nous fûmes, comme nous nous y étions attendus, très maltraites les uns et les autres, inutilement tontefois quant à nous deux et à mes trois ou quatre compagnons de la veille, à qui nos bourreaux n'arrachèrent pas mtme un seul cri. Mais Tteuvre du che- Talier ne tint pas si bien. La constance de ses bouillants compatriotes lut épuisée eu quelques minutes; et bientôt , à coups de nerfs de bœuf . on les ramena tous au travyil , doux comuie des agneaux. Outre piécette ià«;heie, le chevalier, tandis qu'où le touàmentoil lui-même, les cîiar^^eoit de reproches et d'injurps qn'iis n'écoutoienl pas. Je tâchai de l'api ais<'r sur un»' de.'-ertion que j 'a vois prévue et que je lui a vois prédite. Je savois que les effets d«
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réloquence sont vifs mais momentanés. Les hommes qui se laissent si facilement émouvoir se calment avec ia mè.ne facilité. Un rrusonnement froid et fort ne fait point d'effervesceiice ; mais quand il prend , il pénètre , et l'effet qu'il profîr-'t r.e s'efface plus. La foiblesse de cespapv -.s gens en prcBluisit un autre auquel je ne m'etois pas attendu, et que j'attribue à une nvaiité nationale plus qu'à l'exemple de notre fermeté. Ceux de mes cOiXipatriotes qui ne m'avoieut point imite , les voyant revenir au travail , les huèrent. Je quittèrent à î?r' -oor, et, comme pour insulter à leur couaidise, vinrent se ranger autour de moi : cet exem^ de en entraîna d'an'res ; et bientôt la révolte devint si générale , que le maître, attiré par le Uruit et les cris, vint lui-même pour y mettre ordre.
Vous com^)renez ce qne notre Inspecteur put lui
dire pour s'excuser et pour l'irriter contre nous. Il
ne manqua pas de me désigner comme l'auteur de
l'émeute , comme un chef de mutins qui cherchoit
j à se faire craindre par le trouble qu'il vouloir exci-
I ter. Le maître me re^^arda et me dit : C'est donc toi
j qui débauches mes esclaves ? Tu viens d'entendre
l'accusation: si tu as quelque chose à répondre,
i parle. Je fus frappé de cette modération dans le
À premier emportement d'un homme àpie an gain,
?j menacé de sa ruine , dans un moment où tout maître
> européen , touché jusqu'au vif par son intérêt , eût
: coranieucé, sans vouloir m'entendre , par me con-
: damner à mille tourments. Pa-r )n, lui dis-je en lan*
I gue franque, tu ne peux nous haïr, tu ne nous con-;
5a/» EMILE ET SOPHIE,
nois pas mém« ; nous ne te haïssons pas non plus , ta n'es pas l'auteur de nos maux, tu les ignores. ]Mous savons porter le joug de la nécessité qui nous a-souinis à toi. Nous ne refusons point d'employer nos forces pour ton service , puisque le sort nous y condamne ; mais en les excédant ton esclave nous les Ole et va te ruiner parnotre perte. Crois-moi , transporte à un homme plus sage l'autorité dont il abuse à ton préjudice. Mieux distribué, ton ouvrage ne sa fera pas moins , et tu conserveras des esclaves laborieux dont tu tireras avec le temps un profit beaucoup plus grand que celui qu'il te veut procurer en nous acoablaul. Nos plaintes sont justes, nos demaudes sont modérées. Si tu ne les écoutes pas, notre parti estpri*: ton homme vient d'en faire l'é.reuve; tu peux la faire à toa tour.
Je me tus. Le piqueur voulut répliquer: le patron lui imposa silence. Il parcourut des yeux mes camarades, dont le teint hâve et la maigreur attestoient la vérité de mes plaintes , mais dont la contenance an surplus n'annonçoit point du tout des gens intimidés. Ensuite , m'ayant considéré derechef: Tu parois , dit-il , un homme sensé; fe veux savoir ce qui en est. Tn tances la conduite de cet esclave : voyons la tienne à sa place ; je te la donne et' le mets a la tienne. Aussitôt il ordonna qu'on m'ôtàt lues fers et qu'on les mît à notre chef : cela fut fait à linstant.
Je n'ai pas besoin de vous dire Comment je m& conduisis dans ce nouveau poste, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Mon aventure lit du bruit, le