‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 36 sur 38 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

J'ai bu l'eau d'oubli; le passé s'efface de ma méluoire, et l'univers s'ouvre devant moi. Toilà ce que je me disois en quittant ma patrie dont j'avois à rougir, et à laquelle je ne devois que le mépris et la haine , puisqu'beureux et digne d'honneur jiar moi-même, je ne lenois d'elle et de ses vils habitants que les maux dont j'ctois la proie, et l'opprobre où j'étois plongé. En rompant les nœuds qui m'attachoient à mon pays , je Tétendois sur toute la terre, et j'en devenois d'autant plus homme en cessant d'être citoyen.

J'ai remarqué, dans mes longs voyages , qu'il n'y a que l'éloignement du terme qui rende le trajet difficile : il ne i'eat jamais d'aller à une journée du lieu où l'on est, et pourquoi vouioir laire plus, si de journée en journée on peut aller an bout du monde ? Mais eu comjiaiant les extrêmes on s'effarouche de l'iniervalle. il seuible qu'on doive le franchir tout d'un saut ; au lieu qu'en le prenant par partie.s on ne fait que des promenades et ion arrive. Les voyageurs,s'environnant toujours deleursusages.de leurs habitudes, de leurs préjuges , de tous leurs besoins factices . ont , pour ainsi dire , une atmosphère qui

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les sépare des lieux où ils sont comme d'autant d'autres mondes différents du leur. Un François voudroit porter avec lui toute la France; sitôt que quelque chose de ce qu'il avoit lui manque, il compte pour rien les équivalents, et se croit perdu. Toujours comparant ce qu'il trouve à ce qu'il a quitté , il croit être mal quand il n'est pas de la même manière , et nesauroit dormir aux Indes si son lit n'est fait tout comme à Paris.

Pour moi , je suivois la direction contraire à l'objet que j'avois à fuir, comme autrefois j'avois suivi l'opposé de l'ombre dans la forêt de Montmorenci. La vitesse que je ne mettois pas à mes courses se compensoit par la ferme résolution de ne point rétrograder. Deux jours de marclie avoieut déjà fermé danùere ïuoi la barrière en me laissant le temps de réilcchir durant mon retour, si j'eusse été tenté d'y songer. Je respirois en m'éioignant, et je marcliois plus à mon aise à mesure que j'échappois au danger. Borné pour tout projeta celui que j'exécutois, je suivois la même aire de vent pour toute règle; je marchois tantôt vite et tantôt lentement, selon ma commodité, ma santé, mon humeur, mes forces. Pourvu , non avec moi , mais en moi , de plus de ressources que je n'en avois besoin pour vivre, je n'étois embarrassé ni de ma voiture ni de ma subsistance. Je ue craignois point les voleurs, ma bourse et mon passeport étoient dans mes bras; mon véteîuent foriuoit toute ma garde-robe; il étoit commode et iton pour un ouvrier ; je le reuouvelois sans peine à mesure qu'il s'usoit. Comme je ne marcliois ni avec l'appareil ni avec rinquiélude d'un voyageur,

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je n'cxcitois l'attention de personne ; je passois partout pour un liomaie du pays. Il étoit rare qu'oa m'arrèlàt sur les frontières ; et quand ceîa m'arrivoit , peu m'importoit ; je restois là saus impatience, j'v travaillois tout comme ailleurs; j'y aurois saus peine passé ma vie si l'on m'y eut toujours retenu; et nîon peu d'empressement d'aller jîlus loin m'ouvroit enfin tous les passages. L'air affairé et soucieux est toujours suspect ; mais un homme tranquille inspire de la^contîaace ; tout le monde me laissoit libre envoyant qu'on pouvoit disposer de moi -sans me fâcher.

Quand je ne trouvois pas à Iravailler de mon méticT, ce qui étoit rare, j'en faisois d'autres. Tous m'aviez fait acquérir l'instrument universel. Tantôt pavsan, tantôt artisan, tantôt artiste, quelquefois ruèine homme à talents, j'avois par-tout quelque connoissance de mise, et je me rendois maitre de leur usage par mon peu d'empressement à les monti'cr. Un des fruits de mon éducation étoit d'être pris au mot sur ce que je me donnois pour être , et rien de plus , parceque j'étois simple en toute chose , et qu'en remplissant un poste je n'en briguois pas un autre. Ain.si j'étois toujours à ma place , et l'on m'y laissoit toujours.

Si je tombois malade, accident bien rare à un bomme de mon tempérament , qui ne fait excès ni d aliments , ni de soucis, ni de travail, ni de repos , je restois coi , sans me tourmenter de guérir, ni ni'effrayer de mourir. L'animal malade jeune , resie en place, et guérit ou meurt; je faisois de même, et

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je m'en trouvois bien. Si je me fusse inquiété de mon état, si j'eusse importuné les gens de mes craintes et de mes plaintes , ils se seroient ennuyés de moi , j'eusse inspiré moins d'intérêt et d'empressement que n'en donnoit ma patience. Voyant que je n'inqniétois personne, que je ne me lamentois point, on me prévenoit par des soins qu'on m'eût refusés peut-être si je les eusse implorés.

J'ai cent fois observé que plus on veut exiger des autres , plus on les dispose au refus ; ils aiment agir librement; et quand ils font tant que d'être bons, ils veulent en avoir tout le mérite. Demander un bienfait, c'est y acquérir une espèce de droit, l'accorder est presque un devoir ; et l'amour-propre aime mieux faire un don gratuit que payer une dette.

Dans ces pèlerinages , qu'on eût blâmés dans le monde comme la vie d'un vagabond , parceque je ne les faisois pas avec le faste d'un voyageur opulent, si quelquefois je me demandois , Que fais-je.^ ou vais-je ? quel est mon but? je me répondois, Qu ai -je fait en naissant que commencer un voyage qui ne doit finir qu'à ma mort.'' je fais ma tâche, je reste à ma place, j'use avec innocence et simplicité cette courte vie ; je fais toujours un grand bien par le mal que je ne fiais pas parmi mes semblables :je pourvois à mes besoins en pourvoyant aux leurs; je les sers sans jamais leur nuire ; je leur donneJl'exemple d'être heureux et bons sans soins et sans peine. 3 'ai répudié mon patrimoine, et je vis; je ne fais rien d'injuste, et je vis; je ne demande point l'aumône,

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et je vis. Je suis donc utile aux autres en proportion de ma subsistance; car les hommes ne donnent rieu pour rien.

Comme je n'entreprends pas l'histoire de mes voyages, je passe tout ce qui n'est qu'événement. J'arrive à Marseille : pour suivre toujours la même direction, je m'embarque pour Naples : il s'aq[it de payer mon passage; vous y aviez pourvu en me faisant apprendre la manœuvre ; elle n'est pas plus difficile sur la Méditerranée que sur l'Océan; quelques mots cliangés en font toute la différence. Je me fais matelot. Le capitaine du bâtiment, espèce de patron renforcé. étoit un renégat qui s'étoit rapatrié. Il avoit été pris depuis lors par les corsaires, et disoit s'être échappé de leurs mains sans avoir été reconnu. Des marchands napolitains lui avoient confié un. autre -vaisseau, et il faisoit sa seconde course depuis ce rétablissement: il oontoit sa visa qui vouloit l'entendre ,et savoit si bien se faire valoir, qu'en an^usant il donnoit de la confiance. Ses goàts étoient aussi bizarres que ses aventures : il ne songeoit qu'à divertir son équipage : il avoit sur son bord deux méchants pierriers qu'il tirailloit tout le jour; toute la nuit il tiroit des fusées : on n'a jamais vu patron de navire aussi gai.

Pour moi , je m'amusois à m'exercer dans la marine; et quand je n'elois pas de quart, je n'en demcurois pa.-. moins à la manœuvre ou au gouvernail. L'attention me lenoit lieu d'expérience , et je ne tardai pas à juger que nous dérivions beaucoup à l'ouest. Le compas étoit pourtant an rnmb convenable ; mais le cours du soleil et des étoiles me sem-

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Lloït contrarier si fort sa direction , qu'il falloit , selon moi, que l'aiguille déclinât prodigieusement. Je le dis au capitaine: il battit la campagne eu se moquant de moi ; et comme la mer devint hauîe et le temps nébuleux , il ne me fut pas possible de vérifier mes observations. Nous eûmes un vent forcé qui nous jeta en pleine mer : il dura deux jours; le troisième, nous apperçûmes la terre à notre gauche. .Te demandai au patron ce que c'étoit. Il me dit, Terre de l'Eglise. Un matelot soutint que c'étoit la côîe de Sardaigne ; il fut hué, et paya de cette façon sa bienvenue : car, quoique vieux matelot , il étoit nouvellement sur ce bord ainsi que moi.

Il ne m'importoit guère où que nous fussions ; mais ce qu'avoit dit cet homme ayant ranimé ma curiosité, je me mis à fureter autour de l'habitacle pour voir si quelque fer mis là par mégarde ne fai- «olt point décliner l'aiguille. Quelle fut ma surprise de trouver un gros aimant caché dans un coin! En l'ôtant de sa place, je vis l'aiguille en mouvement reprendre sa direction. Dans le même instant quelqu'un cria , Voile. Le patron regarda avec sa lunette, et dit que c'étoit un petit bâtiment iiançois. Comme il avoit le cap sur nous et que nous ue l'évitions pas , il ne tarda pas d'être à pleine vue , et chacun vit alors que c'étoit une voile barbaresque. Trois inarcliands napolitains que nous avions à bord avec tout leur bien poussèrent des cris juscpi'au ciel. L'énigme alors me devint claire. Je m'approchai du patron ., et lui dis à l'oreille : ( Patron , si nous sommes pris, tu es mort; compte là-dessus ». Javois paru si peu ému et je lui tins ce discours d'un ton si

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posé , qu'il ne s'en alarma guère, et feignit même de

ue l'avoir pas entendu.

Il donna quelques ordres pour la défense : mais il ne se trouva pas une arme €n état , et nous avions tant brûlé de poudre, que, quand on voulut charger les pierriers , à peine en resta-t-il pour deux coups. Elle nous eut même été fort inutile ; sitAi que nous fûmes à portée , au lieu de daigner tirer snr nous, on nous cria d'auicuer, et nous fûmes abordés presque au même instant. Jusqu'alors le patron, sans en faire semblant, m'observoit avec quelque défiance; mais sitôt qu'il vit les corsaires dans notre bord, il cessa de faire attention à moi et s'avança vers eux sans précaution. En ce moment je me crus jnge, exécuteur, pour venger mes compagnons d'eselavage , en purgeant le genre humain d'un traître et la mev d'un de ses monstres. Je courus à lui ; et lui criant, « Je te l'ai promis, je te tiens parole», d'un sabre dont je ra'étois saisi je lui fis voler la tête. A l'instant, voyant le chef des Earbaresques venir impétueusement à moi , je l'attendis de piedferme , et lui présentant le sabre prir la poiguce , «Tiens, capitaine, lui dïs-jv en langue franqne,je viens de faire justice; tu peux la faire à ton touri.. Il prit le sabre , il le leva sur ma tête ; j'attendis le cou[) en silence : il sourit, et me tendant la main , il défendit qu'on me mît aux fers avec les autres; mais il ne me parla point de l'expédition qu'il m'avoit vu faire; ce qui me confirma qu'il en sa voit assez, la raison. Cette distinction, au reste, ne dnra que jusqu'au port d'Alger,et nous fûmes en/ovésan

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