‹ Émile, ou, de l'Éducation (volume 2)Chapitre 1 sur 64 · Émile, ou, de l'Éducation · texte numérisé non relu

Émile, ou, de l'Éducation

et presque sans suite, fut commencé pour complaira à une bonne mère qui sait penser. Je n'avais, d'abord projeté qu'un mémoire de quelques pages ; mon sujet m'entraînant malgré moi, ce mémoire devint insensiblement urxQ espèce d'ouvrage, trop gros, sah? doute, pour es qu'il contient* mais trop petit pour la matière qu'il traite, .fas balancé longtemps à le publier ; et souvent il m'a hûî sentir, en y travaillant, qu'il ne suffit pas d'avoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. Après de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel qu'il est, jugeant qu'il importe de tourner l'attention publique de ce côté-là, et que, quand mes idées seraient mauvaises, si j'en fais naître de bonnes à d'autres je n'aurai pas tout à fait perdu mon temps. Un homme qui, de sa retraite, jette ses feuilles dans îe public, sans prôneurs, sans parti qui les défende, sans savoir même es qu'on en pense ou ce qu'on en dit, ne doit pas craindre que, s'il se trompe, on admette ses erreurs sans examen,

je parlerai peu de l'importance d'une bonne étfuca* Son ; Je ne m'arrêterai pas non plus à prouver que ce qui est en usage est œaevaise ; mille "autres l'ont fait avant moi, et je n'ajme point à remplir un livre de choses : tout le monde sait Je remarquerai seulement que, depuis des temps infinis, ï\ n'y a qu'un cri contre la pratique établie, sans que personne s'avise d'en proposer une meilleure. La littérature et îe savoir de notre Siècle tendent beaucoup plus à détruire qu'à édifier. On censure d'un ton de maître ; pour proposer, il en faut prendre un autre, auquel la hauteur philosophique complaît moins. Malgré fiant d'écrits, qui n'ont* dit-oit, pour but que l'utilité publique, la première de toutes !c9

Vï PRÉFACE

titilifés, qu! est l'art de former des hommes, est encore oubliée. Mon sujet était tout neuf après le livre de Locke, et je crains fort qu'il ne ie soit encore après le mien.

On ne connaît point l'enfance : sur les fausses idées qu'on en a, plus on va, plus on s'égare.\Les plus sages s'attachent à ce qu'il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état d'apprendre. |îls cherchent toujours l'homme dans l'enfant, sans penser à ce qu'il est avant que d'être homme. Voilà î'étude à laquelle je me suis le plus appliqué, afin que, quand toute ma méthode serait chimérique et fausse, on pût toujours profiter de mes observations. Je puis avoir très mai vu ce qu'il faut faire, mais je crois avoir bien vu ie sujet sur lequel on doit opérer. Commencez donc par mieux étudier vos élèves, car très assurément vous ne les connaissez point. Or, si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne ie crois pas sans utilité pour vous.

A l'égard de ce qu'on appellera ta partit systématique» qui n'e&î autre chose^ ici que la marche de 1a miun% c'est là ce qui déroutera le plus le lecteur ; c'est aussi par là qu'on m'attaquera, sans doute, et peut-être n'aura-t-on pas tort. On croira moins lire un traité d'êduca* fion que les rêveries d'un visionnaire sur l'éducation. Qu'y ~faire ? Ce n'est pas sur (es idées â'mtmi que f écris ; c'est sur les miennes. Je ne vois point comme tes autres hommes ; i! y a longtemps qu'on me Pat reproché. Mais dépend-ïî de rtiôi de me donner d'autîê& yeux', et de m'affeeier d'autres idées? non. ïî dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne ptàni croire être seul plus sage que tout le monde ; lî dépend de nioï, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout ce que je puis faire, st ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirma!?!, ce n'est point pour en imposer au lecteur; c'est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerais-je par forme de doute ce ûont, quant à moi, je ne doute point ? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.

En exposant avec liberté mon sentiment, j'entends si peu qu'il fasse autorité, qu§ j'y joins toujours mes rai* sons, afin qu'on les pèse et qu on me juge : mais, quoi* que je ne veuille point m'obstmer à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer, car les maximes sur lesquelles je suis d'un avis contraire à celui des autres ne sont point indifférentes. Ce ssônt dé celles dont la vérité ou ta fausseté imparte à connaître^ et qal &at le bonhënj ou ie maihein* du genre humais.

PRÉFACE vu

Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me répéter. C'est comme si l'on me disait : Proposez de faire ce qu'on- fait ; ou du moins, proposez quelque bien qui s'aîhe avec je mal existant. Un te! projet, sur certaines matières, est beaucoup plus chimérique que les miens : car, dans cet alliage, le bien se gàît, et le mal ne se guérit pas. J'aimerais mieux suivre en tout la pratique établie, que d'en prendre une bonne à demi ; il y aurait moins de contradiction dans l'homme ; il ne peut tendre à la fois à deux buts opposés. Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté ?

En toute espèce de projet, il y a deux choses à considérer : premièrement, la bonté absolue du projet ; en second lieu, la facilité de l'exécution.

Au premier égard, il suffit, pour que îe proie! soit admissible et praticable en lui-même, que ce qu'il a de bon soit dans la nature de la chose : ici, par exemple, que l'éducation proposée soit convenable à i'homime, et bien adaptée au cœur humain.

La seconde considération dépend de rapports donnés dans certaines situations ; rapports accidentels à la chose, lesquels, par conséquent, ne sont point nécessaires, et peuvent varier à l'infini. Ainsi telle éducation peut être praticable en Suisse et ne l'être pas en France ; telle autre peut l'être chez les bourgeois, et telle autre parmi les grands. La facilité plus ou moins grande de l'exécution dépend de mille circonstances qu'il est impossible de déterminer autrement qut dans une application par* tkuîière de la méthode à tel ou tel pays, à telle ou telle condition. Or, toutes ces applications particulières, H'étant pas essentielles à mon sujet, n'entrent point dans mon plan. D'autres pourront s'en occuper, s'ils veulent, chacun pour le pays ou l'état qu'il aura en vue. Il me surfit que, partout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose ; et qu'ayant fait d'eux ce que je propose, on ait fait ce qu'il y a de meilleur, et pour eux-mêmes, et pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, j'ai tort sans doute ; mais si je îe remplis, on aurait tort aussi d'exiger de moi davantage ; car je ne promets que cela.

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