LIVRE i
naturel à l'homme avant qu'il n'eût rien appris de l'expérience ou de ses semblables.
On connaît donc, ou l'on petit connaître, îe premier point d'où pari chacun de nous pour arriver au degré commun de l'entendement ; oiass qui est-ce qui connaît l'autre extrémité ? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins, ses talents, son zèle, et les occasions qu'il a de s'y livrer, je ne sache jas qu'aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire : voilà le terme où l'homme peut parvenir et qu'il ne saurait passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d'être ; nul de nous n'a 'mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme/ Quelle est l'âme basse que cette Idée n'échauffa jamais, et qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil : combien j'en ai déjà passés ! combien j'en puis encore atteindre ! pourquoi mon égal irait-il plus loin que tîoî ?
je îe répète : "l'éducation de Phomme commence â sa naissance ; avant de parier, avant que d'entendre, i! s'instruit déjà. L'expérience prévient les leçons ; au moment qu'il connaît sa nourrice il a déjà beaucoup acquis.. On serait surpris des connaissances de l'homme le plus grossier si l'on suivait son progrès depuis le 'moment où il est né jusqu'à celui où il est parvenu. Si l'on partageait toute la science humaine en deux parties, l'une commune à tous les hommes, l'autre particulière aux savants, celle-ci serait très petite en comparaison de l'autre ; mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu'elfes se font sans qu'on y pense, et même avant l'âge de raison ; que d'ailleurs îe savoir ne 6e fait remarquer que par ses différences et que, comme dans les équations d'aîgèbre> les quantités communes se comptent pour rien.
Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Ils ont des sens, il faut qu'ils apprennent à en faire usage ; ils ont des besoins, il faut qu'ils apprennent à y pourvoir : H faut qu'ils apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupèdes, qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance, ne savent pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés. Les serins échappés de leurs cà^es ne savent point voler, parce qu'ils n'ont jamais voie. Tout est instruction pour les êtres animes et sensibles. Sî les plantes avaient un mouvement progressif, il faudrait qu'elles eussent des sens et qu'elfes acquissent des connaissances, autrement les espèces périraient bientôt.
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affectives ; ils n'aperçoivent que le plaisir ci ia dçuleqr.
Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup qe temps pour se former peu à peu les sensations
représentatifs qui leur montrent les objets hors d'eux-r^|mes ; mais en attendant que ces objets s'étendent, s'efôîgnent pour ainsà dire . de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à iVîir pire de l'habitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côte, prendre insensiblement cette direction ; en sorte qu'on doit, avoir soin de leur opposer le visage au jour, de petî? qu'ils ne deviennent louches ou n& s'accoutument à regarder de travers. El faut aussi qu'ils s'habituent de bomiz heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sïioi qu'ils se trouvent à l'obscurité, La nourriture et !é sommeil trop exactrnent mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes; Intervalles ; et bientôt 'le désir ne vient plus du besoin, mais de l'habitude, on plutôt l'habitude "ajoute un nouveau besoin à ee!ui de la nature : voilà ce qu'il faut prëvefitr.
La seule habitude qu'on doit laisser prendre à f enfant est de n'en contracter aucune; qu'on* ne le porte pas plus sur un bras que sur l'autre, qu'on ne l'accoutume pas à présenter uno: maki plutôt que l'autre, à s'en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour, Préparer de loin îe règne de sa liberté et l'usage de ses forces en laissant à son corps l'habitude naturelle, en le mettant en état cVïtre toujours maître de lui-même, et de faire en imitez choses ,m volonté sitôt qu'il en aura une.
Dès que l'enfant commence 4 distinguer les objets, il importe de "mettre du choix dans ceux qu'on lui montre. Naturellement tous . les nouveaux objets intéressent Yhbtnrwà. M se sent si faible qu'il craint tout ce qu'il ne connaît pas : l'habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté, détruit cette craints. Les enfants élevés dans des maisons propres, où l'on ne sourfre point d'araignées, ont peur des araignées, et cette peur, leur demeure SQuv-mït étant grands, je n'ai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des àrâîgftëe$«
pourquoi donc l'éducation d'un enfant ne commence^ raifceHe oas avant qu'il parle %b qu'il entende, puisque le SttïV*» Mx des objets qu'on lui présente est propre àj k rent.^ timide ou courageux? je véâ$ qu'on Ffrabîtuq k folt <$£& objets noirveaio:, des tmmàis%. laïcfe éègoù*
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y $d*t accoutumé, et que fares de les voîi . manier it uVratres il les raânie errïin ' lu^znêma, Si, durant son enfance, iî a vu sans effroi des crapauds, des serpent^ des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit II n'y a plus d'objets affreux pour qui en voit tous le3 jours,
Tous les enfants ont peur des masques, je commence par montrer à Emile un masque d'une figure agréable : ensuite quelqu'un s'applique devant lui ce masque sur le visage; je me mets à rire, tout. le monde rit, et l'enfant rit comme les autres. Peu à peu je l'accoutume à d£3 masques moins agréables, et enfin à des figures hideuses, Si j'ai bien ménage ma gradation, loin de s'effrayer au dernier masque, il" en rira comme du premier. Après cela je ne. crains "plus qu'on l'effraye avec des masques. '
Quand, dans les "adieux d'Andromaque et d'Hector, ie petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père, le méconnaît, se jette en criant sur . le sein de sa nourrice, et arrache 'à sa mère un sourire mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi ? Précisément ce que fait Hector ; poser le casque à terre, et puis caresser l'enfant Dans un moment plus tranquille on fte s'en tiendra pas là ; on s'approcherait du casque, on jouerait avec les plumes, on les ferait manier à Ténfant enfin î.a nourrice prendrait le casque et le poserait en riant sur sa. propre tMe, si toutefois la main d'une ;};emme osait toucher aux amies if Hector,
S'agit-il d'exercer Emile au bruit d'une arme h feu ? Je brûle d'abord une amorce dans un pistolet Cette flamme brusque et passagère, cette espèce d'éclair : k> réjouit ; je répète la même chose avec plus de poudre ; peu à peu j'ajoute au pistolet un petite charge sans bourre, puis une plus grande : enfin je l'accoutume aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles,
j'ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l'organe de l'ouïe ; autrement cette peur ne leur vient quQ quand ils ont appris que îe tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand ta raison commence à les effrayer, faites que l'habitude les rassure. Avec une gradation lente et ménagée on rend l'homme 'et l'enfant intrépides à tout.
Dans ie commencement de la vie, où fa mémoire et l'imagination sont encore inactives, l'enfant n'est attentif qu'à ce qui affecte actuellement ses sens. Ses sensations mm tes premiers matériaux dç ses conMçgçnces, fc$
m ÉMULE
lui offrir dans un ordre cônveî: c'est préparer sa
mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement : mais comme i! n'est attentif qu'à ses sensations, Il surfit d'abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent II vmi tout toucher, tout manier ; ne vous opposez point à cette inquiétude : elle lui suggère un apprentissage très nécessaire. C'est ainsi qu'il apprend à sentir la" chaleur, le froid, îa dureté, la mollesse, la pesanteur, !â légèreté des corps ; à juger de leur grandeur, de leur figure, et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant (1), écoutant; surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l'œil la sensation qu'ils feraient sons ses doig'
Ce n'est que par le mouvement que nous apprenons qu'il y a des choses qui ne sont pas nous ; et ce n'est que par notre propre mouvement que nous acquérons Vïûéz de l'étendue, C'est parce que Tentant n'a point cette idée, qu'il tend indifféremment la main pour saisir Pobjet qui le touche, ou l'objet qui est à cent pas de lui. Cet' effort qu'il fait vous paraît un signe d'empire, un ordre qu'il donne à l'objet de s'approcher, ou à vous de le ' lui apporter ; et point du tout, c'est seulement que les 'Tîêmês objets qu'il voyait d'abord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il les voit maintenant au bout de $es bras, et n'imagine d'étendue que celle où ii peut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter û'une place à l'autre? de lui- faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera ù les connaître, alors il faut changer de méthode, et ne le porter que comme il : et non cciirne il lus plaît ; car sitôt qu'il n'est plus abusé par le sens, son effort change Ù2 cause. Changement est remarquable, et demande1" explication.
Le malaise des besoins s'exprime par- des signes quand le secours d'autrui- est nécessaire pour y pourvoir ; de ïà les cria des enfants* Ils pleurent beaucoup : cela doit â leurs sensations sont affectives, mïïïid elles sç blés, ils en jouissent en silence,
quand elles sont pénibles, ils le disent dans leur langage
i. L'odorat est de tous les sens celui qui se développe !ç
pfos tard dans les enfants ; jusqu'à l'âge de deux ou trois
paraît pas Qu'ils soient sensibles ni aux bonnes
ni aux mauvaises odeurs, ils ont à ceU égard l'indifférence
plutôt l'insensibilité qu'on remarque dans plusieurs aai-
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