LIVRE
EMILE, frappant cks mains, et poussant un cri de joie.
Àh! je vois Montmorency! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons diner, courons vite : l'astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrase, il la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu'il n'oubliera de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre mon discours eût été oublié dès le lendemain, il (aut parler tant qu'on peut par les actions, et ne dire que ce qu'on ne saurait faire.
Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d'étude : mais, de quoi qu'il soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de 1 élève; car, encore une tois, le mal n'est pas dans ce qu'il n'entend point, mais dans ce qu'il croit entendre.
Je me souviens que, voulant donner à un enfant du goût pour la chimie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquais comment se faisait l'encre. Je lui disais que sa noirceur ne venait que d'un fer très divisé, détaché du vitriol, et précipité par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître m'arrêta tout court avec ma question que je lui avais apprise : me voilà fort embarrassé.
Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti; j'envoyais chercher du vin dans la cave du maître de la maison, et d'autre vin à huit sous chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d'alcali fixe ; puis, ayant devant moi, dans deux verres, de ces deux différents vins1, je lui parlai aiiw :
On falsifia plusieurs denrées pour les faire paraître meilleures qu'elles ne sont. Ces falsifications trompent l'œil et le goût; mais elles sont nuisibles et rendent la chose falsifiée pire avec sa belle apparence, qu'elle n'était auparavant.
On falsifie surtout les boissons, et surtout les vins, parce que la tromperie est plus difficile à connaître et donne plus de profit au trompeur.
t. A chaque explication qu'on veut donner à l'enfant, un petit appareil qui la précède sert beaucoup à le rendre attentif.
La falsification des vins verts ou aigres se fait- avec de la litharge, la lifharge est uue préparation de plomb. Le plomb udî aux acides fait un sel fort doux, qui corrige au goût la verdeur du vin, maïs qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc, avant de boire du vin suspect, de savoir s'il est lithargiré ou s'il ne l'est pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela.
La liqueur du vin ne contient pas seulement de l'esprit inflammable, comme vous t'avez vu par l'eau-de-vie qu'on en tire; elle contient encore de l'acide, comme vous pouvez le connaître par le vinaigre et le tartre qu'on en tire aussi.
L'acide a du rapport aux substances métalliques, et s'unit avec elles par dissolution pour former un sel composé, tel, par exemple, que la rouille, qui n'est qu'un fer dissous par l'acide contenu dans l'air ou dans l'eau, et tel aussi que le vert-degris, qui n'est qu'un cuivre dissous par le vinaigre.
Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alcalines qu'aux substances métalliques, en sorte que, par l'intervention des premières dans les sels composés dont je viens de vous parler, l'acide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni, pour s'atlacherà l'alcali.
Alors la substance métallique, dégagée de l'acide qui la tenait dissoute, se précipite et rend la liqueur opaque.
Si donc un de ces deux vins est lithargiré, son acide tient la litharge en dissolution. Que j'y verse de la liqueur alcaline, elle forcera l'acide de quitter prise pour s'unir à elle; le plomb, n'étant plus tenu en dissolution, reparaîtra, troublera la liqueur, et se précipitera enfin dans le fond du verre.
S'il n'y a point de plomb1 ni d'aucun métal dans le vin, l'alcali s'unira paisiblement2 avec l'acide, le tout restera dissous, et il ne se fera aucune précipitation.
Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les verres : celui du vin de la maison resta clair et diaphane;
t. Les vins qu'on rend en détail chez les marchands de vins de Paris, quoiqu'ils ne soient pas tous lithargirés, sont rarement exempts de plomb, parce que les comptoirs de ces marchands sont garnis de ce métal, et que le vin qui se répand de la mesure, en passant et séjournant sur ce plomb en dissout toujours quelque partie. Il est étrange qu'un abus si manifeste et si dangereux soit souftert par la police. Mais il est vrai que les gens aisés, ne buvant guère de ces vins là, sont peu sujets à en être empoisonnés.
2. L'acide végétal est fort doux. Si c'était un acide minéral et qu'il fût moins étendu, l'union ne se ferait pas sans effervescence.