LIVRE III
il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même, sans avoir besoin de recourir à un autre sens; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée, et cette idée sera toujours conforme à la vérité. Tel le est la sorte d'acquis dont j'ai tâché de remplir ce troisième âge de la vie humaine.
Cette manière de procéder exige une patience et une circonspection dont peu de maîtres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple n'apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s'abuse sur l'apparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l'eau, vous le détromperez peut-être; mais que lui apprendrez-vous? rien que ce qu'il aurait bientôt appris de lui-même. Oh! que ce n'est pas là ce qu'il faut taire? Il s'agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s'y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l'instruire il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons Emile et moi pour exemple.
Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à l'ordinaire ne manquera pas de répondre affirmati"ement. C'est sûrement, dira-t-il, un bâton brisé. Je doute fort qu'Emile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité d'être savant ni de le paraître, il n'est jamais pressé de juger; il ne juge que sur l'évidence; et il est bien éloigné de la trouver dans celte occasion, lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets à l'illusion, ne fût-ce que dans !a perspective.
D'ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu'il n'aperçoit pas d'abord, il n'a point pris l'habitude d'y répondre érourdiment; au contraire, il s'en délie, il s'y rend attentif, il les examine avec grand soin avant d'y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu'il n'en soit content lui-même; et il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir ia vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans l'erreur. Nous serions bien plus confus de nous payer d'une raison qui n'est pas bonne, que de n'en point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si bien à tous deux, et que nous répétons si souvent, qu'il ne coûte plus rien à l'un ni à l'autre. Mais, soit que cette étourderie lui échappe, ou qu'il l'évite par notre commode Je ne suis, ma réplique est ia même : Voyons, examinons.
Ce bâtun qui trempe à moitié dans l'eau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s'il est brisé, comme il le paraît, que de choses n'avons-nous pas à faire de le tirer de l'eau ou avant d'y porter la main!
1° D'aborJ nous tournons tout autour du bâton et nous voyons que la brisure tourne comme nous. C'est donc notre œil seul qui la change, et les regards ne remuent pas les corps.
2° Nous regardons bien à plomb sur le bout du bàlon qui est hors de l'eau; alors le bâton n'est plus courbe, le bout voisin de notre œil nous cache exactement l'autre bout1. Notre œil a-t-il redressé le bâton?
3° Nous agitons la surface de l'eau; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de l'eau. Le mouvement que nous dunnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, et fondre ainsi le bâton?
tJ Nous faisons écouler l'eau, et nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à mesure que l'eau baisse. N'en voilà-i-il pas plus qu'il ne faut pour éclaircir le fait et trouver la refraction? 11 n'est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous n'avons besoin que d'elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.
Supposons l'enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences; c'est alors qu'il faut appeler le loucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l'eau, laissez-le dans sa situation, et q::e l'enfant y passe la main d'un bout à l'autre, il ne sentira point d'angle; le bâton n'est donc pas brisé.
Vous me direz qu'il n'y a pas seulement ici des jugements, mais les raisonnements en forme. Il est vrai; mais ne voyezvous pas que, sitôt que l'esprit est parvenu jusqu'aux idées, tout jugement est un raisonnement? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc sitôt que l'on compare une sensation à une autre, on raisonne. L'art de juger et l'art de raisonner sont exactement le même.
Emile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu'il l'apprenne autour de ce bâton. 11 n'aura point disséqué d'insectes;
1. J'ai depuis trouvé le contraire par une expérience plus exacte. La réfraction agit circulairemcnt, et le bâton paraît plus gros par le bout qui est dans l'eau que par l'autre : mois rela ne change rien à la force du raisonnement, et la conséquence n'en est pas moins juste.