LIVRE III
miroir ou une machine d'optique, ou qui enire dans une cave profonde au cœur de l'hiver ou de l'été, ou qui trempe dans l'eau liède une main 1res chaude ou 1res froide, ou qui t'ait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, etc. S'il se contente dédire ce qu'il aperçoit, ce qu'il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu'il se trompe : mais quand il juge de la chose par l'apparence, il est actif, il compare, il établit par induction des rapports qu'il n'aperçoit pas ; alors il se trompe eu peut se tromper. Pour corriger ou prévenir l'erreur, il a besoin de l'expérience.
Montrez de nuit à votre élève des nuages passant entre la lune et lui, il croira que c'est la lune qui passe en sens contraire et que les nuages sont arrêtés. 11 le croira paruneinduction précipitée, parce qu'il voit ordinairement les petits objets se mouvoir préférable ment aux grands, et que les nuages lui semblent plus grands que la lune, donl ilnepeul estimer l'éloignement. Lorsque, dans un bateau qui vogue, il regarde d'un peu loin le rivage, il tombe dans l'erreur contraire, et croit voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou la rivière, et tout son horizon, comme un tout immobile, dont le rivage qu'il voit courir ne lui semble qu'une partie.
La première fois qu'un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l'eau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie; et elle ne laisserait pas de l'être quand même nous ne saurions point la raison de celte apparence. Si donc vous lui demandez ce qu'il voit, ii dit : Un bâton brisé, et il dit vrai, car il est très sûr qu'il a la sensation d'un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, et qu'après avoir affirmé qu'il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu'il voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela? parce qu'alors il devient actif, et qu'il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu'il ne sent pas, savoir que le jugement qu'il reçoit par un sens serait confirmé par un autre.
Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous n'avions jamais besoin de juger, nous n'aurions nul besoin d'apprendre : nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l'être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses
vraies que les ignorants ne sauront jamais? L'es savants sontils pour cela plus près de la vérité ?Tout au contraire, ils s'en éloignent en avançant; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu'ils apprennent ne vient qu'avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et très sûrement il y a plus d'erreurs dans l'Académie, des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C'est la leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hcrs les rapports immédiats en très petit nombre et très sensibles que les choses ont avec nous, nous n'avons naturellement qu'une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de l'électricité. Que m'importe? est le mot le p!us familier à l'ignorant et le plus convenable au sage.
Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe depuis que nous sommes dépen îants de tout; et notre curiosité s'étend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi j'en donne une très grande au philosophe et n'en donne point au sauvage. Celui-ci n'a besoin de personne; l'autre a besoin de tout le monde, et surtout d'admirateurs.
On me dira que je sors de la nature ; je n'en crois rien. Elle choisit ses instruments, et les régie, non su. l'opinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la situation des hommes. 11 y a bien de la différence entre l'homme nalurel vivant dan? la nature, et l'homme nalurel vivant dans l'état de la société. Emile n'est pas un sauvage à reléguer dans les déserts, c'est un sauvage l'ait pour habiter les villes. Il faut qp.ll sache y trouver sou nécessaire, tirer parti de leurs habitants, et vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.
Puisque au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre il faudra maigre lui qu'il juge, apprenons-lui donc à bien juger.
La meilleure manière d'apprendre à bien juger est celle qui
tend le plus à simplifier nos expériences, et à pouvoir même
.sser sans tomber dans l'erreur. D'où il suit qu'après
avoir longtemps vérifié les rapports des sens l'un par l'autre,