DEUXIÈME MAXIME
On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
« Non ignara maH, miseris succurrere disco. » Mneid., I, 630.
Je ne connais rien de si beau, de si profond,"de si touchants, de si vrai, que ce vers-là.
Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? c'est qu'ils comptent de n'être jamais nommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres? c'est qu'ils n'ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple? c'est qu'un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous? c'est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, lagrandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaire et chancelante, ils ne regardent point l'abaissement et la misère comme un état étranger à eux K ; chacun peut être demain ce qu'estaujourd'hui celui qu'il assiste. Cette
1. Gela me parait changer un peu maintenant : les états semblent devenir plus fixes, et les hommes deviennent aussi plus durs.
la
réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d'attendrissant que n'a point tout l'apprêt de notre sèche morale.
N'accoutumez donc par. votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables; et n'espérez pas lui apprendre à les plaindre, s'il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent l'y plonger d'un moment à l'autre. Appreneziui à ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses; montrez-lui ioutes les vicissitudes de la fortune: cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui, d'un état p'us élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux : que ce soit par leur faute ou non, ce n'est pas maintenant de quoi il est question; sait-il seulement ce que c'est que faute? N'empiétez jamais sur l'ordre de ses connaissances, et ne l'éclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il n'a pas besoin d'être fort savant pour sentir que tonte la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il seravivant ou mourant; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit; si dans un mois il sera riche ou pauvre; si dans un an p3tit-être il ne ramera point sous le nerf de bœuf dans les galères d'Alger. Surtout n'allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme; qu'il voie, qu'il sente, les calamités humaines : ébranlez, elfrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné; qu'il voie autour de lui tous ces abîmes, et qu'à vous les entendre décrire, il se presse contre vous de peur d'y tomber. Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite; mais quant à présent, commençons par le rendre humain; voilà surtout ce qui nous importe.