LIVRE IV
exemples et les détails sont inutiles, parce que ici commence la division presque infinie lies caractères, et que chaque exemple que je donnerais ne conviendrait pas peut-être à un sur cent mille. C'est à cet âge aussi que commence, dans l'habile maître, la véritable fonction de l'observateur et du philosophe qui sait l'art de sonner les cœurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore ,i - contrefaire, et ne l'a point encore, appris, à chaque objet qu'on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux, dansson geste, l'impression qu'il eu reçoit: on lit sur son visage tous les mouvements de son âmej à force de les épier on parvient à les prévoit-, et enfin à les diriger.
Un remarque en général que le sang, les blessures, les crisr missements, l'appareil des opérations douloureuses, et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit pins tôt et plus généralement tous Tes hommes. L'idée de destruction, étant plus composée, ne trappe pas de même; l'image de la mort louche plus lard et plus faiblement, parce que nul n'a par devers soi l'expérience de mourir : il faut avoir vu (\*'* cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s'est bien formée dans notre esprit, il n'y a point de spectacle plus horrible à nos yeux, soit à cause de l'idée de destruction totale qu'elle donne alors par les sens,, soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d'une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir' échapper.
Ces impressions diverses ont leurs modifications et leursdegrés, qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes antérieures; mais elles sont universelles, et nul n'en est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales, qui sont plus propres aux âmessensibles; ce sont celles qu'on reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs; les longs et sourds gémissements d'un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs; jamais l'aspect, d'une contenance abattue, d'un visage hâve et plombé, d'un œil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes,, les maux de Târne ne sont rien pour eux : ils sont jugés, la leur ne sent rien, n'attendez d'eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais
cléments, généreux, pitoyables. Je dis qu'ils' pourront être justes, si toutefois un homme peut l'être quand il n'est pas miséricordieux.
Mais ne vous pressez pas déjuger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l'être, n'ont aucune idée des peines morales qu'on ne leur a jamais fait éprouver-, car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu'ils connaissent; et cette apparente insensibilité, qui ne vient que d'ignorance, se change bientôt en attendrissement quand ils commencent à sentir qu'il y a dans la vie humaine mille douleurs qu'ils ne connaissaient pas. Pour mon Emile, s'il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr qu'il aura de l'âme et de la sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idi
Mais pourquoi le rappeler ici? Plus d'un lecteur me reprochera sans doute l'oubli de mes premières résolutions et du bonheur constant que j'avais promis à mon élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur et de misère! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie! Son triste instituteur, qui lui destinait une éduGatiou si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu'on dira : que m'importe? j'ai promis de le rendre heureux, non de faire qu'il parût l'être. Kst-ce ma faute si, toujours dupes de l'apparence, vous la prenez pour la réalité?
Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L'un monte tout à coup sur l'Olympe et se répand dans la plus brillante société; on le mène à la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, et je n'examine pas l'effet de cet accueil sur sa raison; je suppose qu'elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant lui, tous les jours de nouveaux objets l'amusent; -il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux; sa première admiration vous frappe; vous l'estimez content : mais voyez l'état de son âme; vous croyez qu'il jouit; moi, je crois qu'il sou lire.
Qu'aperçoit-il d'abord en ouvrant les yeux? des multitudes de prétendus biens qu'il ne connaissait pas, et dont la plupart, n'étant qu'un moment à sa portée, ne semblent se montrera lui que pour lui donner le regret d'en être privé. Se promené-