‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 133 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité qu'il se demande pourquoi sa maison paternelle n'est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu'il se compare sans cesse au maître de cette maison, et tout ce qu'il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en le révoltant. S'il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret cou ire l'avarice de ses parents. Kst-il plus paie qu'un autre, il a la douleur de voir cet autre l'eiïacer ou par sa naissance ou par son esprit, et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée, s'élève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu; qui est-ce qui n'a pas une disposition secrète à rabaisser l'air superbe et vain d'un jeune fat? Tout s'unit bientôt comme de concert; les regards inquiétants d'un homme grave, les mots railleurs d'un caustique, ne tardent pas d'arriver jusqu'à lui; et, ne fût-il dédaigné que d'un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l'instant les applaudissements des autres.

Donnous-lui tout, prodiguons-lui les agréments, le mérite; qu'il soit bien fait, plein d'esprit, aimable : il sera recherché des femmes; mais en le recherchant avant qu'il les aime, elles le rendront plutôt fou qu'amoureux : il aura de bonnes fortunes; mais il n'aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus, n'ayant jamais le temps de naître, au sein des plaisirs il ne sent que l'ennui de la gène : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu'il le connaisse; s'il continue à le voir, ce n'est plus que par vanité; et quand il s'y attacherait par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.

Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparable d'une pareille vie. L'expérience du monde en dégoûte, on le sait ; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.

Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu'ici dans le sein de sa famille et de ses amis, s'est vu l'unique objet de toutes leurs attentions, d'entrer tout à coup dans un ordra de choses où il est compté pour si peu; de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne! Que d'affronts, que d'humiliations ne faut-il pas

qu'il essuie, avant de perdre, parmi les inconnu?, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens! Entant, tout lui cédait, tout s'empressait autour de lui : jeune homme, il faut qu'il cède à tout le monde; ou pour peu qu'il s'oublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même! L'habitude d'obtenir aisémen! le? objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, et lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente ; tout ce que d'autres ont, il voudrait l'avoir : il convoite tout, il porte en\ie à tout le monde, il voudrait dominer partout: la vanité le ronge, l'ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune cœur ; la jalousie et la haine y naissent avec eux ; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor; il en • l'agitation dans le tumulte du monde; il la rapporte avec lui tous les soirs; il rentre mécontent de lui et des autres; il s'endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies, et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente et qu'il ne possédera de sa vie. Voilà votre élève! voyons le mien.

Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu'il ne pensait l'être. 11 partage les peines de ses semblables: mais ce partage est volontaire et doux. 11 jouit à la fois de la pitié qu'il a pour leurs maux, et du bonheur qui l'en exempte; il se sent dans cet état de force qui nous étend au delà de nous, et nous fait porter ailleurs l'activité superflue à noire bien-être. Pour plaindre le mal d'autrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu'on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu'on soutire, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n'a pas actuellement besoin pour lui-même, il s'ensuit que la commisération doit être un sentiment très doux, puisqu'elle dépose en notre fav«: ur, et qu'au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque i'état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu'il puisse accorder aux peines d'autrui.

Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences : nous le supposons où il est le moins; nous le cherchons où il ne saurait être : la gaieté n'en est qu'un signe très équivoque. Un

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