LIVRE IV 3l
est Injuste, envieux, jaloux, et si tyran, qu'il exige plus qu'il ne laisse le pouvoir de faire.
Le grand mal des images diflbrmesde la Divinité qu'on trace dans l'esprit des enfants est qu'elles y restent toute leur vie, et qu'ils ne conçoivent, plus, étant hommes, d'autre Dieu que celui des enfants. J'ai vu en Suisse une bonne et pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, qu'elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier 1 peur que, content de celte instruction grossière, il n'en négligeât une meilleure à l'âge de raison. Cet enfant n'entendait jamais parler de Dieu qu/avec recueillement et révérence, et, sitôt qu'il en voulait parler lui-même, on lui imposait silence, comme un sujet trop sublime et trop grand pour lui. Cette reserve excitait sa curiosité, et son amour-propre aspirait au moment de connaître ce mystère qu'on lui cachait avec tant de soin. Moins on iui parlait de Dieu, moins on souffrait qu'il en parlât lui-même, et plus il s'en occupait : cet enfant voyait Dieu partout. Et ce que je craindrais de cet air de mystère indiscrètement affecté, serait qu'en allumant trop l'imagination d'un jeune homme on n'altérât sa tête, et qu'enfin l'on n'en fit un fanatique au lieu d'en faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Emile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la plus profonde indifférence les choses qu'il n'entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire : Cela n'est pas de mon ressort, qu'une de plus ne l'embarrasse guère; et, quand il commence à s'inquiéter de ces grandes questions, ce n'est pas pour les avoir entendu proposer, mais c'est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de côté-là.
Nous avons vu par quel chemin l'esprit humain cultivé s'approche de ces mystères; et je conviendrai volontiers qu'il n'y parvient naturellement, au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré, si l'on n'accélérait de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c'est alors que l'on sortirait véritablement de l'ordre de la nature, et que l'équilibre serait rompu. Quand on n'est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre; en sorte que l'ordre ne soit
point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soitpoint séparé, et que l'homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ces facultés, et à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté je vois s'élever ici! difficulté d'autant plus grandequ'elleestmoinsdansleschosesque dans lapusillanimité de ceux qui n'osent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très bien que cette religion, quelle qu'elle soit, est la seule véritable: que toutes les autres ne sont qu'extravagance et absurdité. La forme des arguments dépend absolument sur ce point du pays où on les propose. Qu'un Turc, qui trouve le christianisme si ridicule à Gonstantinople, aille voir comment on trouve le mahomélisme à Paris! C'est surtout en matière de religion que l'opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l'autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Emile qu'il ne put apprendre de luimême par tout pays, dans quel religion l'élèverons-nous? à quelle secte agrégerons-nous l'homme de la nature? La réponse est fort simple, ce me semble; nous ne l'agréger-ons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.
Incedo per ignés Suppositos cineri doloso.
N'importe : le zèle et la bonne foi m'ont jusqu'ici tenu lieu de prudence : j'espère que ces garants ne m'abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes d'un ami de la vérité : je n'oublierai jamais ma devise; mais il m'est trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous dire icide mon chef ce que je pense-, je vous dirai ce que pensaitunhommequivalaitmieuxque moi.Jegaraulis la vérité des faitsqui vont être rapportés, ils sont réellement arrivés à l'auteur du papier que je vais transcrire: c'est à vous de voir si l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s'agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle; je vous l'offre à examiner.
« Il y a trente ans que, dans une ville d'Italie, un jeune « homme expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était