‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 155 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« né calviniste; mais, par les suites d'une étourderie, se irou- « vant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de « religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette ville unhos- « pice pour les prosélytes : il y fut admis. En l'instruisant sur <( la controverse, on lui donna des doutes qu'il n'avait pas, et « on lui apprit le mal qu'il ignorait : il entendit des dogmes <c nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles; il les vit, « et faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l'enferma: il se « plaignit, on le punit de ses plaintes : à la merci de ses tyrans, « il se vit traiter en criminel pour n'avoir pas voulu céder au « crime. Que ceux qui savent combien la première épreuve de « la violence et de l'injustice, irrite un jeune cœur sans expé- « rience se figurent l'élat du sien. Des larmes de rage couf laient dans ses yeux, l'indignation l'étouffait : il implorait le « ciel et les hommes, il se confiait à tout le monde, et n'était <( écouté de personne. Il ne voyait que de vils domestiques « soumis à l'infâme qui l'outrageait, ou des complices du même « crime qui se raillaient de sa résistance et l'excitaient à les « imiter. Il était perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint « à l'hospice pour quelque affaire, et qu'il trouva le moyen de « consulter en secret. L'ecclésiastique était pauvre et avait « besoin de tout le monde : mais l'opprimé avait encore plus « besoin de lui; et il n'hésita pas à favoriser son évasion, au « risque de se faire un dangereux ennemi.

« Echappé au vice pour rentrer dans l'indigence, le jeune « homme luttait sans succès contre sa destinée : un moment il « se crut au-dessus d'elle. A la première lueur de fortune ses « maux et son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de « cette ingratitude : toutes ses espérances s'évanouirent; sa « jeunesse avait beau le favoriser, ses idées romanesques gâ- «< taient tout. N'ayant ni assez de talents, ni assez d'adresse « pour se faire un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni « méchant, il prétendit à tant de choses qu'il ne sut parvenir « à rien. Retombé dans sa première détresse, sans pain, sans « asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfai- « teur.

« Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu : sa vue « rappelle à l'ecclésiastique une bonne action qu'il avait faite; <t un tel souvenir réjouit toujours l'âme. Cet homme était natu- « Tellement humain, compatissant; il sentait les peines d'autrui « par les siennes, et te bien-être n'avait point endurci son

« cœur; enfin les leçons de la sagesse et une vertu éclairée « avaient affermi sou bon naturel, il accueille le jeune homme, « lui cherche un gîle, l'y recommande; il partage avec lui son « nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l'ins- « truit, le consoh, il lui apprend l'art difficile de supporter « patiemment l'adversité. Gens à préjugés, est-ce d'un prêtre, u est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela?

« Cet honnête ecclésiastique était un pauvre vicaire savoyard, « qu'une aventure de jeunesse avait mis mal avec son évêque, « et qui avait passé les monts pour chercher les ressources qui « lui manquaient dans son pays. Il n'était ni sans esprit ni « sans lettres; et avec une figure intéressante il avait trouvé « des protecteurs qui le placèrent chez un ministre pour « élever son fils. Il préférait la pauvreté à la dépendance, et il « ignorait comment il faut se conduire chez les grands. Il ne « resta pas longtemps chez celui-ci : en le quittant, il ne perce dit point son estime, et comme il vivait sagement et se faite sait aimer de tout le monde, il se flattait de rentrer en a grâce auprès de son évêque, el d'en obtenir quelque petite « cure dans les montagnes pour y passer le reste de ses jours. « Tel était le dernier terme de son ambition.

« Un penchant naturel l'intéressait au jeune fugitif, et le lui « fit examiner avec soin. U vit que la mauvaise fortune avait « déjà flétri son cœur, que l'opprobre et le mépris avaient « abattu son courage, et que sa dureté, changée en dépit amer, « ne lui montrait dans l'injustice et la fierté des hommes que « le vice de leur nature et la chimère de la vertu. Il avait vu « que la religion ne sert que de masque à l'intérêt, et le culte « sacré de sauvegarde à l'hypocrisie : il avait vu, dans la sub- « tilité des vaines disputes, le paradis et l'enfer mis pour prix « à des jeux de mots; il avait vu la sublime et primitive idée « d3 la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des « hommes ; et, trouvant que pour croire en Dieu il fallait renonk cer au jugement qu'on avait reçu de lui, il prit dans le même « dédain nos ridicules rêveries et l'objet auquel nous les ap- « pliquons. Sans rien savoir de ce qui est, sans rien imagi- « ner sur la génération des choses, il se plongea dans sa stu- « pide ignorance avec un profond mépris pour tous ceux qui « pensaient en savoir plus que lui.

« L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des devoirs de « l'homme. Ce progrès était déjà plus d'à moitié fait dans le

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