LIVRE IV
« sans faiblesse, des discours toujours droits et simples, et une « conduite toujours conforme à ces discours. Je ne le voyais « point s'inquiéter si ceux qu'il aidait allaient à vêpres, s'ils se « confessaient souvent, s'il- jeûnaient les jours prescrits, s'ils « faisaient maigre, ni leur imposer d'autres conditions sem- « blables, sans lesquelles, dùt-on mourir de misère, on n'a « nulle assistance à espérer des dévots. « Encouragé par ses observations, loin d'étaler moi-même à .eux le zèle affecté d'un nouveau converti, je ne lui ca- « chais point trop mes manières de penser, et ne l'en voyais « pas plus scandalisé. Quelquefois j'aurais pu me dire : Ii me « passe mon indiirérence pour le culte que j'ai embrassé en « faveur de celle qu'il me voit aussi pour le culte dans lequel « je suis né; il sait que mon dédain n'est plus une affaire de
* parti. Mais que devais-je penser quand je l'entendais quel-
• quefois approuver des dogmes contraires à ceux de l'Église « romaine, et paraître estimer médiocrement toutes ses céré- « monies? Je l'aurais cru protestant déguisé si je l'avais vu « moins fidèle à ces mêmes usages dont il semblait faire assez « peu de cas; mais, sachant qu'il s'acquittait sans témoin de « ses devoirs de prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux « du public, je ne savais plus que juger de ces contradictions. « Au défaut près qui jadis avait attiré sa disgrâce et dont il « n'était pas trop bien corrigé, sa vie était exemplaire, ses « mœurs étaient irréprochables, ses discours honnêtes et jute dicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, « j'apprenais à le respecter chaque jour davantage ; et tant de « hontes m'ayant tout à l'ait gagné le cœur, j'attendais avec
« une curieuse inquiétude le moment d'apprendre sur quel « principe il fondait l'uniformité d'une vie aussi singulière.
« Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s'ouvrir à son dis- « ciple, il s'efforça de faire germer les semences de raison et « de bonté qu'il jetait dans son âme. Ce qu'il y avait en moi de « plus difficile à détruire élaitune orgueilleuse misanthropie, « une certaine aigreur contre les riches et les heureux du « monde, comme s'ils l'eussent été à mes dépens, et que leur « prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité « de la jeunesse, qui regimbe contre l'humiliation, ne me « donnait que trop de penchant à cette humeur colère, et « l'amour-propre. que mon mentor tâchait de réveiller en moi, « me portant à la fierté, rendait les hommes encore plus vils à
« mes yeux, et ne faisait qu'ajouter pour eux le mépris à la « haine.
« Sans combattre directement cet orgueil, il l'empêcha de « se tourner en dureté d'àme; et sans m'ôter l'estime demoi- « même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. « En m'écar'ant toujours la vaine apparence et me montrant « les maux réels qu'elle couvre, il m'apprenait à déplorer les « erreurs de mes semblables, à m'allendrir sur leurs misères, « et à les plaindre plu? qu'à les envier. Ému de compassion « sur les faiblesses humaines par le profond sentiment des <( siennes, il .voyait partout les hommes victimes de leurs « propres vices et de ceux d'autrui; il voyait les pauvres gé- « mir sous le joug des riches, et les riches sous le joug des « préjugés. Croyez-moi, disait-il, nos illusions, loin de nous « cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce « qui n'en a point, et nous rendant sensibles à mille fausses « privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de « l'âme consiste dans le mépris de tout ce qui peut la trou- « bler : l'homme qui fait le plus cas de la vie est celui qui sait « le moins en jouir, et celui qui aspire le plus avidement au m bonheur est toujours le plus misérable.
« Ah! quels tristes tab'.auxl m'écriais-je avec amertume : « s'il faut, se refuser à tout, que nous a donc servi de naître"? « et s'il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait « être heureux? C'est moi, répondit un jour le prêtre d'un ton « dont je fus frappé. Heureux, vous! si peu fortuné, si pauvre, « exilé, persécuté, vous êtes heurnx! Et qu'avez-vous fait « pour l'être? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers. Là-dessus il me fit entendre qu'après avoir reçu mes con- « fessions il voulait me faire les siennes. J'épancherai dans « votre sein, me dit-il en m'embrassant, tous les sentiments « de mon cœur. Vous me verrez, «inontel que je suis, au moins (( tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon tière profession de foi, quand vous connaîtrez bien l'état « de mon âme, vous saurez pourquoi je m'estime heureux, et, « M vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour « l'èfcre. Mais ces aveux ne sont pas l'affaire d'un moment; il « faut du temps pour vous exposer tout ce que je pense aui « le sort de l'homme et sur le vrai prix de la vie : prenons une « heure, un lieu commode pour nous livrer paisiblement à cet « entretien.