LIVRE IV 30r
« cœur du libertin. Ce n'était pas pourtant un enfant mal né « mais rïncrédulilé, la misère, étouffant pou à peu le naturel, « t'entraînaient rapidement à sa perte, e1 ne loi préparaient « que les mœurs d'un gueux et la morale d'un athée.
u Le mal, presque inévitable, n'était pas absolument con- « somme. Le jeune homme avait des connaissances, et son « éducation n'avait pa* été négligée, li efail dans cetâgeheu- « reux où le sang en fermentation commence d'échauffer l'âme « sans l'asservir aux fureurs des sens. La sienne avait encore <( tout son ressort. Une honte native, un caractère timide, « suppléaient à la gêne et prolongeaient pour lui cette époque « dans laquelle vous maintenez votre élève avec tant de soins. « L'exempte odieux d'une dépravation brutale et d'un vice « san« charme, loin d'animer son imagination, l'avait amortie «< Lonirlemps le dégoût lui tint lieu de vertu pour conserver « son innocence ; elle ne devait succomber qu'à de plus douces c< séductions.
« L'ecclésiastique ^ ït le danger et les ressources. Les diffi- « cultes ne le rebutèrent point : il se complaisait dans son ou- « vrage ; il résolut de l'achever, et de rendre à la vertu la « victime qu'il avait arrachée à l'infamie. Il s'y prit de loin « pour exécuter son projet : la beauté du motif animait son « courage et lui inspirait des moyens dignes de son zèle. Quel « que fût le succès, il était sûr de n'avoir pas perdu son temps. « On réussit toujours quand on ne veut que bien faire.
« Il commença par gagner la confiance du prosélyte en ne « lui vendant point ses bienfaits, en ne se rendant point im- « portun, en ne lui faisant point de sermons, en se mettant « toujours à sa portée, en se faisant petit pour s'égaler à lui. « C'était, ce me semble, un spectacle assez touchant de voir « un homme °;rave devenir le camarade d'un polisson, et la « vertu se prêter au ton de la licence pour en triompher plus « sûrement. Quand l'étourdi venait lui faire ses folles confi- « dences, et s'épancher avec lui, le prêtre l'écoutait, le mel- « tait à son aise ; sans approuver le mal il s'intéressait à tout : « jamais une indiscrète censure ne venait arrêter son babil « et resserrer son cœur; le plaisir avec lequel il se croyait « écouté augmentait celui qu'il prenait à tout dire. Ainsi se fit « sa confession générale sans qu'il songeât à rien confesser.
« Après avoir bien étudié ses sentiments et son caractère, « le prêtre vit clairement que, sans être ignorant pour son,
« âge, il avait oublié tout ce qu'il lui importait de savoir, et que « l'opprobre où l'avait réduit la fortune étouffait en lui tout « vrai sentiment du bien et du mal. Il est un degré d'abrulis- « sèment qui ôte la vie à L'âme; et la voix intérieure ne sait « point se faire entendre à celui qui ne songe qu'à se nourrir. « Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont « il était si près, il commença par réveiller en lui l'amour- « propre et l'estime de soi-même : il lui montrait un avenir « plus heureux dans le bon emploi de ses talents ; il ranimait « dans son cœur une ardeur généreuse par le récit des belles « actions d'autrui ; en lui faisant admirer ceux qui les avaient « laites, il lui rendait le désir d'en faire de semblables. Pour « le détacher insensiblement de sa vie oisive et vagabonde, il « lui faisait faire des extraits de livres choisis; et, feignant « d'avoir besoin de ces extraits, il nourrissait en lui le noble sente timent de la reconnaissance. Il l'instruisait indirectement « par ces livres ; il lui faisait reprendre assez bonne opinion de « 1 ù-mêmepour ne pas se croire un être inutile à tout bien, et « pour ne vouloir plus se rendre méprisable à ses propres yeux.
« Une bagatelle fera juger de l'art qu'employait cet homme « bieufaisant pour élever insensiblement le cœur de son dis- « ciple au-dessus de la bassesse, sans paraître songer à son « instruction. L'ecclésiastique avait une probité si bien récente nue et un discernement si sûr, que plusieurs personnes ai- « niaient mieux faire passer leurs aumônes par ses mains que « parcelles des riches curés des villes. Un jour qu'on lui avait « donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune « homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui en demander. Non, « dit-il, nous sommes frères, vous m'appartenez, et je ne dois « pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna « de son propre argent autant qu'il en avait demandé. Des « leçons de cette espèce sont rarement perdues dans le cœur « des jeunes gens qui ne sont pas tout à l'ait corrompus.
« Je me lasse de parler en tierce personne; et c'est un soin « fort superflu; car vous seutez bien, cher concitoyen, que « ce malheureux fugitif c'est moi-même : je me crois assez « loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer, et « la main qui m'en tira mérite bien qu'aux dépens d'un peu de « honte je rende au moins quelque honneur à ses bienfaits.
« Ce qui me frappait le plus était de voir, dans la vie privée « de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, l'humanité