‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 200 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

verrez dans ses yeux le scandale de l'innocence. Je soutiens qu'il n'y en a pas un qui put se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses, quand même il en saurait l'usage, et qu'il en sentirait le besoin.

A six mois de là, considérez de nouveau le même jeune homme, vous ne le reconnaîtrez plus; des propos libres, des maximes du haut ton, des airs dégagés, le feraient prendre pour un autre homme, si ses plaisanteries sur sa première simplicité, sa honte quand on la lui rappelle, ne montraient qu'il est le même el qu'il en rougit. 0 combien il s'est formé dans peu de tempsl D'où vient un changement si grand et si brusque? Du progrès du tempérament? Son tempérament n'eùt-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle? et sûrement il n'y eût pris ni ce ton ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens? Tout au contraire : quand on commence à s'y livrer, on est craintif, inquiet, on fuit le grand jour et le bruit. Les premières voluptés sont toujours mystérieuses, la pudeur le» assaisonne et les cache : la première maîtresse ne rend pas effronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui, le jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble toujours de le perdre. S'il est bruyant, il n'est ni voluptueux ni tendre ; tant qu'il se vante, il n'a pas joui.

D'autres manières de penser ont produit seules ces différences. Son cœur est encore le même, mais ses opinions ont changé. Ses sentiments, plus lents à s'altérer, s'altéreront enfin par elles; et c'est alors seulement qu'il sera véritablement corrompu. A peine est-il entré dans le monde qu'il y prend une seconde éducation toute opposée à la première, par laquelle il apprend à mépriser ce qu'il estimait et à estimer ce qu'il méprisait : on lui l'ait regarder les leçons de ses parents et de ses maîtres comme un jargon pédantesque, et les devoirs qu'ils lui ont prêché comme une morale puérile qu'on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à changer de conduite; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d'avoir pris du goût pour les mauvaises, et se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n'oublierai jamais l'aveu d'un jeune officier aux gardes-suisses, qui s'ennuyait beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades, et n'osait s'y refuser de peur d'être moqué d'eux : « Je m'exerce à cela, disait-il, « comme à prendre du tabac malgré ma répugnance : le goût

« viendra par l'habitude; il ne faut pas toujours être enfant. » Ainsi donc, c'est bien moins de la sensualité que de la vanité qu'il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde : il cède plus aux penchants d'aulrui qu'aux siens, et l'amourpropre fait plus de libertins que l'amour.

Cela posé, je demande s'il en est un sur la terre entière mieux armé que le mien contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentiments, ses principes; s'il en est un plus en état de résister au torrent. Car contre quelle séduction u'est-il pas en défense? Si ses désirs l'entraînent vers le sexe, il n'y trouve point ce qu'il cherche, si son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l'agitent et le pressent, où trouvera-t-il à les contenter? L'horreur de l'adultère et de la débauche l'éloigné également des filles publiques et des femmes mariées, et c'est toujours par l'un de ces deux états que commencent les désordres de la jeunesse. Une fille à marier peut être coquette; mais elle ne sera pas effrontée, elle n'ira pas se jeter à la tète d'un jeune homme qui peut l'épouser s'il la croit sage; d'ailleurs elle aura quelqu'un pour la surveiller. Emile, de son côté, ne sera pas tout à fait livré à lui-même; tous deux auront au moins pour gardes la crainte et la honte, inséparables des premiers désirs; ils ne passeront point toul d'un coup aux dernières familiarités, et n'auront pas le temps d'y venir par degrés sans obstacles. Pour s'y prendre autrement, il faut qu'il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu'il ait appris d'eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leurimitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu'Emile? Quel homme se mène moins par le ton plaisant que c lui qui n'a point de préjugés et ne sait rien donner à ceux des autres? J'ai travaillé vingt ans à l'armer contre les moqueurs : il leur faudra plus d'un jourpour en faireleur dupe; car leridicule n'est a ses yeux que la raison des sots, et rien ne rend plus insensible à la raillerie que d'être au-dessus. de l'opinion. Au lieu de plaisanteries il lui faut des raisons; et, tant qu'il en sera là, je n'ai pas peur que de jeunes fous me l'enlèvent; j'ai pour moi la conscience et la vérité. S'il faut que le préjugé s'y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose : on ne lui fera jamais croire que je l'aie ennuyé de vaines leçons; et dans un cœur droit et sensible, la voix d'un ami fidèle et vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n'est alors question que de lui montrer qu'ils le trompent, et

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