LIVRE IV
qu'en feignant de le traiter en homme ils le traitent réellement eu enfant, j'affecterai d'être toujours simple, mais grave et rlair dans mes raisonnements, afin qu'il sente que c'est moi qui le traite en homme. Je lui dirai : « Vous voyez que votre .. seul intérêt, qui est le mien, dicte mes discours, je n'en .< peux avoir aucun autre. Mais pourquoi ces jeunes gène « veulent-ils vous persuader? c'est qu'ils veulent vous séduire : <« ils ne vous aiment point, ils ne prennent aucun intérêt à k vous; ils ont pour tout motif un dépit secret de voir que <( vous valez mieux qu'eux; ils veulent vous rabaisser à leur <> petite mesure, et ne vous reprochent de vous laisser gou- « verner qu'afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous « croire qu'il y eût à gagner pour vous dans ce changement? « Leur sagesse est-elle donc si supérieure, et leur attachement « d'un jour est-il plus fort que le mien? Pour donner quelque u poids à leur raillerie, il faudrait en pouvoir donner à leur « autorité; et quelle expérience ont-ils pour élever leurs « maximes au-dessus des nôtres? Ils n'ont fait qu'imiter « d'autres étourdis, comme ils veulent être imités à leur tour. « Pour se mettre au-dessus des prétendus préjugés de leur « père, ils s'asservissent à ceux de leurs camarades. Je ne « vois point ce qu'ils gagnent à cela : mais je vois qu'ils y « perdent sûrement deux grands avantages, celui de l'affection « paternelle, dont les conseils sont tendres et sincères, et celui « de l'expérience, qui fait juger de ce qu'on connaît; car les « pères ont été enfants, et les enfants n'ont pas été pères.
« Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs folles « maximes? Pas même cela, cher Emile; ils se trompent pour « vous tromper; ils ne sont point d'accord avec eux-mêmes : « leur cœur les dément sans cesse, et souvent leur bouche « les contredit. Tel d'entre eux tourne en dérision tout ce qui « est honnête, qui serait au désespoir que sa femme pensât « comme lui. Tel autre poussera cette indifférence de mœurs « jusqu'à celles de la femme qu'il n'a point encore, ou, pour » comble d'infamie, à celles de la femme qu'il a déjà : mais « allez plus loin, parlez-lui de sa mère, et voyez s'il passera « volontiers pour être un enfant d'adultère et le fils d'une « femme de mauvaise vie, pour prendre à faux le nom d'une u famille, pour en voler le patrimoine à l'héritier naturel, « enfin s'il se laissera patiemment traiter de bâtard Qui * d'entre eux voudra qu'on rende à sa fille le déshonneur
« dont il couvre celle d'autrui? Il n'y en a pas un qui n'alten- « tàt même à voire vie, si vous adoptiez avec lui, dans la prah tique, tous les principes qu'ils s'efforcent de vous donner. « C'est ainsi qu'ils décèlent enfin leur inconséquence, et » qu'on sent qu'aucun d'eux ne croit ce qu'il dit. Voilà des « raisons, cher Emile : pesez-les-leurs, s'ils en ont, et com- « parez. Si je voulais user comme eux de mépris et de rai - « lerie, vous les verriez prêter le flanc au ridicule autant « peut-être et plus que moi. Mais je n'ai pas peur d'un examen <( sérieux. Le triomphe des moqueurs est de courte durée; ia m vérité demeure, et Leur rire insensé s'évanouit. »
Vous n'imaginez pas comment, à vingt ans, Emile peut être docile. Que nous pensons différemment ! Moi, je ne conçois pas comment il a pu l'être à dix; car quelle prise avais-je sur lui à cet âge? il m'a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne t'élevais pas alors, je le préparais pour être élevé. Il l'est maintenant assez pour être docile; il reconnaît !a voix de l'amitié, et il sait obéir à la raison. Je lui laisse, il est vrai, l'apparence de l'indépendance, mais jamais il ne me fut mieux assujetti, car il l'est parce qu'il veut l'être. Tant que je n'ai pu me rendre maître de sa volonté, je le suis demeuré de sa personne; je ne le quittais pas d'un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l'embrasse, et je lui di> d'un air assuré : Emile, je te confie à mon ami; je te livre à son cœur honnête; c'est lui qui répondra de toi.
Ce n'est pas l'affaire d'un moment de corrompre des affections saines qui n'ont reçu nulle altération précédente, et d'effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s'y fait durant mon absence, elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi pour que je n'aperçoive pas le danger avant le mal, et que je ne sois pas à temps d'y porter remède. Gomme on ne se déprave pas tout d'un coup on n'apprend pas tout d'un C3up à dissimuler ; et si jamais homme est maladroit en cet art, c'est Emile, qui n'eut de sa vie une seule occasion d'en user.
Par ces soins et d'autres semblables je le crois si bien garanti des objets étragers et des maximes vulgaires, que j'aimerais mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris, que seule dans sa chambre ou dans un parc, livré à
toute l'inquiétude de son âge. On a beau faire, de Lous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme, le plus dangereux elle seul qu'on ne peut écarter, c'est lui-même : cet ennemi pourtant n'est dangereux que par notre faute; car, comme je l'ai dit mille fois^'est par la seule imagination que s'éveillent les sens. Leurbesoin proprement n'est point un besoin physique: il n'est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir à nous; ctnou? serions demeurés chastes, sans tentalions, sans ellorts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse, sans qu'elle sache démêler elle-même la cause de celte première inquiétude, qui n'est pas facile à calmer, et qui ne tarde pas à renaître. Pour moi, plus je réfléchis à celte importante crise et à ses causes prochaines ou éloignées, plus je me persuade qu'un solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instructions et sans femmes, y mourrait vierge à quelque âge qu'il fût parvenu.
Mais il n'est pas ici question d'un sauvage de cette espèce. En élevant un homme parmi ses semblables et pour la société, il est impossible, il n'est même pas à propos de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance; et ce qu'il y a de pis pour la sagesse est d'être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous ont frappés, les idées que nous avons acquises, nous sui^snt dans la retraite, la peuplent, malgré nous, d'images plus séduisantes que les objets mômes, et rendent la solitudeaussi funeste à celui qui les y porte, qu'elle est utile à celui qui s'y maintient toujours seul.
Veillez donc avec soin sur le jeune homme, ii pourra se garantir de tout le reste; mais c'est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit, couchez tout au moins dans sa chambre : qu'il ne se mette au lit qu'accablé de sommeil et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille. Défiez-vous de J'ins- / linct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu'il agit seul; il est suspect dès qu'il se mêle aux inslitutionsîîê~s~ hommf'S': Il ne Faut pas le détruire, il faut le régler; et cela peuf-êlre est pi us difficile que de l'anéantir. Il serait très dangereux qu'il apprît à votre élève à donner le change à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s'il connaît une fois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès lors il auray
toujours le corps et le cœur énervé? ; il portera jusqu'au tom beau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il vaudrait mieux encore... Si les fureurs d'un tempérament ardent deviennent invincibles, mon cher Emile, je te plains ; mais je ne balancerai pas un moment, je ne souffrirai point que la fin de la nature soit éludée. S'il faut qu'un tyran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont Je peux te délivrer : quoi qu'il arrive, je t'arracherai plus aisément aux femmes qu'à toi.
Jusqu'à vingt ans le corps croît, il a besoin de toute sa substance : la continence est alors dans l'ordre de la nature, et l'on n'y manque guère qu'aux dépens de sa constitution. Depui- vingt ans la continence est un devoir de moraie; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même, à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont leurs modifications, leurs exceptions, leurs règles. <juand la faiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.
Souvenez-vous que ce n'est plus de mon élève que je parle ici, c'est du vôtre. Ses passions, que vous avez iaissées fermenter, vous subjuguent : cédez-leur Jonc ouvertement, et sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai, il en sera moins fier que honteux, et vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement, pour lui faire au moins éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne lesache et ne le veuille, pas même ce qui est mal ; et il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute et se trompe, que s'il était trompé par son élève, et que la faute se fit sans qu'il en sût rien. Qui croit devoir fermer le? yeux sur quelque chose se voit bientôt force de les fermer sur tout : le premier abus toléré en amène un autre; et cette chaîne ne finit plus qu'au renversement de tout ordre et au mépris de toute loi.
Une autre erreur que j'ai déjà combattue, mais qui ne sortira jamais des petits esprits, c'est d'affecter toujours la dignité magistrale, et de vouloir passer pour un homme parfait dans l'esprit de son disciple. Cette méthode est à contre-sens. Comment ne voient-ils pas qu'en voulant affermir leur auto~