‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 235 sur 300 · Tasso, Gerus. lib., cant. iv · texte numérisé non relu

Tasso, Gerus. lib., cant. iv

à cela? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules qu'elle n'y fuit qu'à dessein de l'attirer? Elle mentirait, pour ainsi dire ; car alors elle ne l'attirerait plus. Plus une Femme a de réserve, plus elle doit avoir d'art, même avec son mari. Oui, je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste et vraie, on en fait une loi d'honnêteté.

La vertu est une, disait très bien un de mes adversaires; on ne la décompose pas pour admettre unepartie etrejeter l'autre. Quand on l'aime, on l'aime dans toute son intégrité, et l'on refuse son cœur quand on peut, et toujours sa bouche aux sentiments qu'on ne doit point avoir. La vérité morale n'est }*as ce qui est, mais ce qui est bien; ce qui est mal ne devrait point être, et ne doit point être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il n'aurait pas eu sans cela. Si j'étais tenté de voler, et qu'en le disant je tentasse un autre d'être mon complice, lui déclarer ma tentation ne serait-ce pas y succomber? Pourquoi dites-vous que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste plus vraies que les autres? Tant s'en faut : elles sont plus fausses mille fois. On n'arrive à ce point de dépravation qu'à force de vices, qu'on garde tous, et qui ne régnent qu'à la faveur de l'intrigue et du mensonge '. Au contraire, celles qui ont encore de la honte,- qui ne s'enorgueillissent point de leurs fautes, qui savent cacher leurs désirs à ceux mêmes qui les inspirent, celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d'ailleurs les plus vraies, les plus sincères, les plus constantes dans tous les engagements, et celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter.

Je ne sache que la seule mademoiselle de l'Enclos qu'on ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l'Enclos a-t-elle passé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avait, dit-on, conservé celle du

1. Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, et jurent qu'à cela près il n'y a rien d'estimable qu'on ne trouve en elles ; mais je sais bien aussi qu'ellesn'ont jamais persuadé cela qu'à «les sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-i qui les retienne ? et de quel honneur ferontelles cas après avoir renonce à celui qui leur est propre .' Avant mis une fois leurs passions à l'aise, elles n'ont plus aucun intérêt d'y résister: « Nec feinina. amissa pudicitia, alia abnueiit*. » Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes que celui qui a dicté cela ?

• Ttcit ., Ann., IV. ni.

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