‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 252 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

les maîtres sont bénis dans le voisinage : je serais bien aise de les voir; peut-être seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu'ils nous recevront bien: s'ils sont des nôtres, nous serons des leurs.

La maison bien indiquée, on part, on erre dans les bois : une grande pluie nous surprend en chemin; elle nous retarde sans nous arrêter. Enfin Ton se retrouve, et le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le hameau qui l'entoure,, cette seule maison, quoique simple, a quelque apparence. Nous nous présentons, nous demandons l'hospitalité. L'on nous fait parler au maître; il nous questionne, mais poliment : sans dire le sujet de notre voyage, nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de connaître l'état des gens dans leurs manières; quiconque a vécu dans le grand monde se trompe rarement là-dessus : sur ce passeport nous serons admis.

On nous montre un appartement fort petit, mais propre et commode; on y fait du feu, nous y trouvons du linge, des nippes, tout ce qu'il nous faut. Quoi! dit Emile surpris, on dirait que nous étions attendus I 0 que le paysan avait bien raison ! quelle attention 1 quelle bonté! quelle prévoyance et pour des inconnus?Je crois être au temps d'Homère. Soyez sensible à tout cela, lui dis-je, mais ne vous en étonnez pas; partout où les étrangers sont rares, ils sont bien venus : rien ne rend plus hospitalier que de n'avoir pas souvent besoin de l'être: c'est l'aftluence des hôtes qui détruit l'hospitalité. Du temps d'Homère on ne voyageait guère, et les voyageurs étaient bien reçus partout. Nous sommes peut-être les seuls passagers qu'on ait vus ici de toute l'année. N'importe, reprend- il, ceia même est un éloge de savoir se passer d'hôtes, et de les recevoir toujours bien.

Séchés et rajustés, nous allons rejoindre le maître de la maison; il nous présente à sa femme; elle nous reçoit non pas seulement avec politesse, mais avec bonté. L'honneur de ses coups d'oeil est pour Emile. Une mère, dans le cas où elle est, voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité, entrer chez elle un homme de cet âge.

On fait hâter le souper pour l'amour de nous. En entrant dans la saile à manger nous voyons cinq couverts : nous nous y plaçons, il en reste un de vide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence, et s'assied modestement sans-

parler. Emile, occupé de sa faim ou de ses réponses, la salue, parle, et mange. Le principal objet de son voyage est aussi loin de sa pensée qu'il se croit lui-même encore loin du terme. L'entretien roule sur l'égarement des voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paraissez un jeune homme aimable et sage; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici, votre gouverneur et vous, las et mouillés, comme Télémaque et Mentor dans lîle de Calypso. 11 est vrai, répond Emile, que nous trouvons ici l'hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute. Et les charmes d'Eucharis. Mais Emile connaît ['Odyssée et n'a point lu Télémaque,\\ ne sait ce que c'est qu'Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu'aux yeux, les baisser sur son assiette, et n'oser soufller. La mère, qui remarque son embarras, fait signe au père, et celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s'engage insensiblement dans le récit des événements qui l'y ont confiné; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse, les consolations qu'ils ont trouvées dans leur union, la vie douce et paisible qu'ils mènent dans leur retraite, et toujours sans dire un mot de la jeune personne; tout cela forme un récit agréable et louchant qu'on ne peut entendre sans intérêt. Emile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari, qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de pleurs. La naïve vivacité dujeune homme touchetout le monde; mais la fille, plussensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voirTélémaque affecté des malheurs de Philoctète. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure; elle n'y trouve rkû qui demande la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance, ses manières sont vives sans étourderie; sa sensibilité rend son regard plus doux, sa physionomie plus touchante : la jeune personne le voyant pleurer est près de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte, une honte secrète la retient: elle se reproche déjà les pleurs prêts à s'échapper de ses yeux, comme s'il était mal d'en verser pour sa famille.

La mère, qui dès le commencement du souper n'a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant

Page 1