LIVRE V
faire une commission. Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur : Sophie, remettez- vous ; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos parents. Vous qui les en consolez, n'y soyez pas plus sensible qu'euxmêmes.
Ace nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille eu sursaut, et jette un regard avide sur celle qui l'ose porter. Sophie, ô Sophie 1 est-ce vous que mon cœur cherche? est-ce vous que mon cœur aime? Il l'observe, il la contemple avec une sorte de crainte et de détiance. 11 ne voit pas exactement la figure qu'il s'était peinte ; il ne sait si celle qu'il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait, il épie chaque mouvement, chaque geste ; il trouve à tout mille interprétations confuses; il donnerait la moitié de sa vie pour qu'elle voulût dire un seul mot. Il me regarde, inquiet et troublé ; ses yeux me font à la fois cent questions, cent reproches. 11 semble me dire à chaque regard: Guidez-moi tandis qu'il est temps; si mon cœur se livre et se trompe, je n'en reviendrai de mes jours.
Emile est l'homme du monde qui sait le moins se déguiser. Gomment se déguiserait-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui l'examinent, et dont le plus distrait en apparence est en effet le plus attentif? Son désordre n'échappe point aux yeux pénétrants de Sophie; les siens l'intruisent de reste qu'elle en est l'objet : elle voit que cette inquiétude n'est pas de l'amour encore; mais qu'importe ? il s'occupe d'elle, et cela suffit : elle sera bien malheureuse s'il s'en occupe impunément.
Les mères ont de* yeux comme leurs filles, et l'expérience de plus. La mère de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens; elle voit qu'il est temps de fixer celui du nouveau Télémaque ; elle fait parler sa fille. Sa fille, avec sa douceur naturelle, répond d'un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix, Emile est rendu; c'est Sophie, il n'en doute plus. Ce ne la serait pas, qu'il serait trop tard pour s'en dédire.
C'est alors que les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à son cœur, et qu'il commence d'avaler à longs traits le poison dont elle l'enivre. Il ne parle plus, il ne répond plus; il ne voit que Sophie; il n'entend crue Sophie: si elle dit
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un mot, il ouvre la bouche; s'il elle baisse les yeux, il les baisse ; s'il la voit soupirer, il soupire : c'est l'àme de Sophie qui paraît l'animer. Que la sienne a changé dans peu d'instants ! Ce n'est plus le tour de Sophie de trembler, c'est celui d'Emile. Adieu la liberté, la naïveté, la franchise. Confus, embarrassé, craintif, il n'ose plu? regarder autour de lui, de peur de voir qu*on le regarde. Honleux de se laisser pénétrer, il voudrait se rendre invisible à tout le monde pour se rassasier de la contempler sans êlre observé. Sophie, au contraire, se rassure de la crainte d'Emile ; elle voit son triomphe, elle en jouit.
No'l mostra già, ben che in suo cor ne rida.
Tasso, Ger. lib., c. iv, 33.
Elle n'a pas changé de contenance ; mais, maigre cet air modeste et ces yeux baissés, son tendre cœur palpite de joie, et lui dit que Télémaque est trouvé.
Si j'entre ici dans l'histoire trop naïve et trop simple peutêtre de leurs innocentes amours, on regardera ces détails comme un jeu frivole, et on aura tort. On ne considère pas assez l'influence que doit avoir la première liaison d'un homme avec une femme dans le cours de la vie de l'un et de l'autre. On ne voit pas qu'une première impression, aussi vive que celle de l'amour ou du penchant qui tient sa place, a de longs effets dont on n'aperçoit point la chaîne dans le progrès des ans, mais qui ne cessent d'agir jusqu'à la mort. On nous donne, dans les traités d'éducation, de grands verbiages inutiles et pédantesques sur les chimériques devoirs des enfants; et l'on ne nous dit pas un mot de la partie la plus importante et la plus difficile de toute l'éducation, savoir, la crise qui sert de passage de l'enfance à l'état dvhomme. Si j'ai pu rendre ces essais utiles par quelque endroit, ce sera surtout pour m'y être étendu fort au long sur cette partie essentielle, omise par tous les autres, et pour ne m'clrc point lais'sé rebuter dans cette entreprise par de fausses délicatesses, ni effrayer par des difficultés de langue. Si j'ai dit ce qu'il faut faire, j'ai dit ce que j'ai dû dire : il m'importe fort peu d'avoir écrit un roman. C'est un assez beau roman que celui de la nature humaine. S'il ne se trouve que dans cet écrit, est-ce ma faute? Ce devrait être l'histoire de mon espèce? Vous qui la dépravez, c'est vous qui faites un romande mon livre.
Une autre considération qui renforce la première, est qu'il ne s'agit pas ici d'un jeune homme livré dès 1 enfance àla crainte, à la convoitise, à l'envie, à l'orgueil, et à toutes les passions qui servent d'instrument aux éducations communes; qu'il s'agit d'un jeune homme dont c'est ici non seulement le premier ;miour, mais la première passion de toute espèce; que de cette oassion, l'unique peut-être qu'il sentira vivement dans toute -;i vie, dépend la dernière forme que doit prendre son caraclère. Ses manières de penser, ses sentiments, ses goûts, fixés par une passion durable, vont acquérir une consistance qui ne leur permettra plus de s'altérer.
On conçoit qu'entre Emile et moi la nuit qui suit une pareille sofrée ne se passe pas toute à dormir. Quoi donc! la seule conlormiléd'uQ nom doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme ? N'y a-t-il qu'une Sophie au monde? Se ressemblent-elles t< utes d'âme comme de nom? Toutes celles qu'il verra sontelles la sienne? Est-il fou de se passionner ainsi pour une inconnue à laquelle il n'a jamais parlé? Attendez, jeune homme, examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes; et, à vous entendre, on vous croirait déjà dans votre maison.
Ce n'est pas le tomps des leçons, et celles-ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie par le désir de justifier son penchant. Ce rapport des noms, celte rencontre qu'il croit fortuite, ma réserve même, ne font qu'irriter sa vivacité : déjà Sophie lui parait trop estimable pour qu'il ne soit pas sûr de me la faire aimer.
Le matin, je me doute bien que, dans son mauvais habit de voyage, Emile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n'y manque pas; mais je ris de son empressement à s'accommoder du linge de la maison. Je pénètre sa pensée; je lis avec plaisir qu'il cherche, en se préparant des restitutions, des échanges, à s'établir une espèce de correspondance qui le mette en droit d'y renvoyer et d'y revenir,
Je m'étais attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté : je me suis trompé. Cette vulgaire coquettelie est bonne pour ceux à qui l'on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus ralfinée; elle a bien d'autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, et même plus négligemment, quoique avec une propreté toujours
scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie que dans cette négligence parce que j'y vois de l'affectation. Sophie sait bien qu'une parure plus recherchée est une déclaration; mais elle ne sait pas qu'une parure plus négligée en est une autre ; elle montre qu'on ne se contente pas de plaire par l'ajustement, qu'on veut plaire aussi par la personne. Eh! qu'importe à l'amant comment on soit mise, pourvu qu'il voie qu'on s'occupe de lui? Déjà sûre de son empire, Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d'Emile, si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu'il les voie, elle veut qu'il les suppose. N'en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste?
11 est à croire que, durant nos entretiens de cette nuit, Sophie et sa mère n'ont pas non plus resté muettes; il y a eu des aveux arrachés, des instructions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n'y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus, ils nese sontpas dit encore un seul mot, et déjà l'on voit qu'ils s'entendent. Leur abord n'est pas familier; il est embarrassé, timide; ils ne se parlent point; leurs yeux baissés semblent s'éviter, et cela même est un signe d'intelligence; ils s'évitent, mais de concert : ils sentent déjà le besoin du mystère avant de s'être rien dit. En partant nous demandons la permission de venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La bouche d'Emile demande celte permission au père, à la mère, tandis que ses yeux inquiets, tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien, ne fait aucun signe, ne paraît rien voir, rien entendre; mais elle rougit; et cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parents.
On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable; on donne le couvert à des passants embarrassés de leur gîte, mais il n'est pas décent qu'un amant couche dans la maison de sa maîtresse.
A peine sommes-nous hors de cette maison chérie qu'Emile songe à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine lui semble déjà trop éloignée; il voudrait coucher dans les fossés du château. Jeune étourdi! lui dis-je d'un ton de pitié, quoi! déjà la passion vous aveugle! Vous ne voyez déjà plus ni les bienséances ni la raison! Malheureux! vous croyez aimer, et vous voulez déshonorer votre maîtresse l Que dirat-on d'elle quand on saura qu'un jeune homme qui sort de sa