‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 257 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

informer? Grâce au ciel, il n'a nul besoin de l'être, il sait être déniaisant sans cela. Il tire le bien qu'il fait de son cœur, et non de sa bourse. Il donne aux malheureux son temps, ses soins, ses affections, sa personne; et, dans l'estimation de ses bienfaits, à peine ose-t-il compter pour quelque chose l'argent qu'il répand sur les indigents.

Ne sachant à quoi s'en prendre de sa disgrâce, il l'attribue à sa propre faute : car qui oserait. accuser de caprice l'objet de ses adorations? L'humiliation de l'amour-propre augmente les regrets de l'amour éconduit. Il n'approche plus Sophie avec cette aimable confiance d'un cœur qui se sent digne du sien; il est craintif et tremblant devant elle. Il n'espère plus la toucher par la tendresse, il cherche à la fléchir parla pitié. Quelquefois sa patience se lasse, le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble pressentir ses emportements, et le regarde. Ce seul regard le désarme et l'intimide : il est plus soumis qu'auparavant.

Troublé de cette résistance obstinée et de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. II y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse ; il implore son assistance et ses conseils. Quel impénétrable mystère ! Elle s'intéresse à mon sort, je n'en puis douter : loin de m'éviter, elle se plaît avec moi; quand j'arrive, elle marque de la joie, et du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté; mes services paraissent lui plaire; elle daigne me donner des avis, quelquefois môme des ordres. Cependant, elle rejette mes sollicitations, mes prières. Quand j'ose parler d'union, elle m'impose impérieusement silence ; et si j'ajoute. un mot elle me quitte à l'instant. Par quelle étrange raison veut-elle bien que je sois à elle sans vouloir entendre parler d'être à moi ? Vous qu'elle honore, vous qu'elle aime et qu'elle n'osera faire taire, parlez, faites-la parler; servez votre ami, couronnez votre ouvrage ; ne rendez pas vos soins funestes à votre élève: ah ! ce qu'il tient de vous fera sa misère, si vous n'achevez son bonheur.

Je parle à Sophie, et j'en arrache avec peu de peine un secret que je savais avant qu'elle me l'eût dit. J'obtiens plus difficilement la permission d'en instruire Emile : je l'obtiens enfin, et j'en use. Celte explication le jette dans un étonnement dont il ne peut revenir. Il n'entend rien à cette délicatesse ; il n'imagine pas ce que des écus de plus ou de moins font au carac-

1ère et au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu'ils font aul préjugés, il se met à rire, et, transporté de joie, il veut partir à l'instant, aller tout déchirer, tout jeter, renoncer à tout, pour avoir l'honneur d'être aussi pauvre que Sophie, et revenir digne d'être son époux.

Hé quoi ! dis-je en l'arrêtant, et riant à mon tour de son impétuosité, cette jeune tête ne mûrira-t-elle point? et, après avoir philosophé toute votre vie, n'apprendrez-vous jamais à raisonner? Gomment ne voyez-vous pas qu'en suivant votre insensé projet vous allez empirer votre situation et rendre Sophie plus intraitable? C'est un petit avantage d'avoir quelques biens de plus qu'elle, c'en serait un très grand de les lui avoir tous sacrifiés; et si sa fierté ne peut se résoudre à vous avoir la première obligation, comment se résoudrait-elle à vous avoir l'autre? Si elle ne peut souiïrir qu'un mari puisse lui reprocher de l'avoir enrichie, souffrira-t-e)le qu'il puisse lui reprocher de s'être appauvri pour elle? Eh malheureux l tremblez qu'elle ne vous soupçonne d'avoir eu ce projet. Devenez au contraire économe et soigneux pour l'amour d'elle, de peurqu'elle ne vous accuse de vouloir la gagner par adresse, et deluisacrifiervolontairementcequevous perdezparnégligence.

Croyez-vous au fond que de grands biens lui fassent peur^ et que ses oppositions viennent précisément des richesses? Non, cher Emile; elles ont une cause plus solide et plus grave dans l'effet que produisent ses richesses dans l'âme du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préférés à tout par ceux qui les ont. Tous les riches comptent l'or avant le mérite. Dans la mise commune de l'argent et des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n'acquittent jamais l'autre, et pensent qu'on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain. Qu'avez-vous donc à faire, ô Emile! pour la rassurer sur ses craintes? Faites-vous bien connaître à elle; ce n'est pas l'affaire d'un jour. Montrez-lui dans les trésors de votre âme noble de quoi racheter ceux dont vous avez le malheur d'être partagé. A force de constance et de temps, surmontez sa résistance; à force de sentiments grands et généreux, forcez-la d'oublier vos richesses. Aimezla, servez-la, servez ses respectables parents. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas l'effet d'une passion folle et passagère, mais des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune : c'est Je

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