LIVRE V 5Î
sait bien que tout le menu linge n'eût point eu d'autre blanchisseuse qu'elle, si on l'avait laissé faire1, et qu'elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots», elle me regarde à la dérobée avec une inquiétude dont je ne puis m'empècher de rire en lisant dans ?on cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son père a la cruauté de relever cette étourderie en lui demandant d'un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, et ce qu'elle a de commun avec la fille d'Aleinoùs. Honteuse et tremblante, elle n'ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante! il n'esi plus temps de feindre : vous voilà déclarée en dépit de vous.
Bientôt Cette petite scène est oubliée ou paraît l'être; très heureusement pour Sophie, Emile est le seul qui n'y ariencompris. La promenade se continue, et nos jeunes gens, qui d'abord étaient à nos côtés, ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche; insensiblement ils nous précèdent, ils s'approchent, ils s'accostent à la fin; et nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble attentive etposée ; Emile parle et gesticule avec feu : il ne paraît pas que l'entretien les ennuie. Au bout d'une grande heure on retourne, on les rappelle, ils reviennent, mais lentement à leur tour, et l'on voit qu'ils mettent le temps à profit. Enfin, tout à coup, leur entretien cesse avant qu'on soit à portée de les entendre, et ils doublent le pas pour nous rejoindre. Emile nous aborde avec un air ouvert et caressant; ses yeux pétillent de joie ; il les tourne pourtant avec un peu d'inquiétude vers la mère de Sophie pour voir la réception qu'elle lui fera. Sophie n'a pas, à beaucoup près, un maintien si dégagé ; en approchant, elle semble toute confuse de se voir tête à tête avec un jeune homme, elle qui s'y est si souvent trouvée avec tant d'autres sans être embarrassée, et sans qu'on l'ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d'accourir à sa mère, un peu essoufflée, en disant quelques mots qui ne signifient pas grand'chose, comme pour avoir l'air d'être là depuis longtemps.
A la sérénité qui se peint sur le visage de ces aimables enfants, on voit que cet entretien a soulagé leurs jeunes cœurs d'un grand poids. Ils ne sont pas moins réservés l'un avec l'autre, mais leur réserve est moins embarrassée; elle ne vient
1. J*avoue que je sais quelque gré à la mère de Sophie de ne lui avoir pas laissé gâter dans le savon des mains aussi douces que les siennes, et qu'Emile doit baiser si souvent.
plus que du respect d'Emile, de la modestie de Sophie, et de {'honnêteté de tous deux. Emile ose lui adresser'quelques mots, quelquefois elle ose répondre, mais jamais elle n'ouvre la bouche pour cela sans jeter les yeux sur ceux de sa mère. Le changement qui paraît le plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigneune considération plus empressée, elle me regarde avec intérêt, elle me parle affectueusement, elle est atlenti/e à ce qui peut me plaire ; je vois qu'elle m'honore de son estime, et qu'il ne lui est pas indifférent d'obtenir la mienne. Je comprends qu'Emile lui a parlé de moi ; on dirait qu'ils ont déjà comploté de me gagner : il n'en est rien pourtant, et Sophie elle-même ne se gagne pas si vite. 11 aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d'elle, que de la sienne auprès de moi. Couple charmant !... En songeant que le cœursensible de mon jeune ami m'a fait entrer pour beaucoup dans son premier entretien avec sa maîtresse, je jouis du prix de ma peine ; son amitié m'a tout payé.
Les visites se réitèrent. Les conversations entre nos jeunes gens deviennent plus fréquentes. Emile, enivré d'amour, croit déjàtoucheràson bonheur. Cependant, il n'obtient point d'aveu formel de Sophie : elle l'écoute et ne lui dit rien. Emile connaît toute sa modestie; tani de retenue l'étonné peu;ilsent qu'il n'est pas mal auprès d'elle ; il sait que ce sont les pères qui marient les enfants ; il suppose que Sophie attend un ordre de ses parents, il lui demande la pei mission de le solliciter; elle ne s'y oppose pas. Il m'en parle ; j'en parle en son nom, même en sa présence. Quelle surprise pour lui d'apprendre que Sophie dépend d'elle seule, et que pour le rendre heureux elle n'a qu'à le vouloir! 11 commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. Il s'alarme, il se voit moins avancé qu'il ne pensait l'être, et c'est alors que l'amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.
Emile n'est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lui dit, il ne le saura de ses jours, et Sophie est trop fière pour te lui dire. Les difficultés qui l'arrêtent feraient l'empressement d'une autre. Elle n'a pas oublié les leçons de ses parents. Elle est pauvre, Emile est riche, elle le sait. Combien il a besoin de se faire estimer d'elle. Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité ? Mais comment songerait-il à ces obstacles? Emile sait-il s'il est riche? Daigne-t-ii même s'en