LIVRE V
tir avec un souris moqueur. Mais Sophie est légère et porte les talons bas ; elle n'a besoin d'artifice pour paraître avoir le pied petit ; elle prend les devants d'une telle rapidité, que, pour atteindre celte nouvelle Atalantc, il n'a que le lemps qu'il lui faut quand il l'aperçoit si loin devant lui. Il part donc à son tour, semblable à l'aigle qui fond sur sa proie ; il la poursuit, la talonne, l'atteint enfin tout essoufflée, passe doucement son bras gauche autour d'elle, l'enlève comme une plume, et, pressant sur son cœur cette douce charge, il achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis, crian! Victoire à Sophie! met devant elle un genou en terre, et se reconnaît le vaincu.
A ces occupations diverses se joint celle du mélicr que nous avons appris. Au moins un jour par semaine, et tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne, nous allons, Emile et moi, travailler chez un maître. Nous n'y travaillons pas pour la forme, en gens au-dessous de cet état, mais tout de bon et en vrais ouvriers. Le père de Sophie nous venant voir nous trouve tout de bon à l'ouvrage, et ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme et à sa fille ce qu'il a vu. Allez voir, dit-il, ce jeune homme à l'atelier, et vous verrez s'il méprise la conduite du pauvre 1 On peut imaginer si Sophie entend ce discours avec plaisir! On en reparle, on voudrait le surprendre à l'ouvrage. On me questionne sans faire semblant de rien ; et, après s'être assurées d'un de nos jours, la mère et la fille prennent une calèche et viennent à la ville le même jour.
En entrant dans l'atelier, Sophie aperçoit à l'autre bout un jeune homme en veste, les cheveux négligemmeut rattachés, et si occupé de ce qu'il fait qu'il ne la voit point : elle s'arrête et fait signe à sa mère. Emile, un ciseau d'une main et le maillet de l'autre, achève une mortaise; puis il scie une planche et en met une pièce sous le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie; il la touche, il est respectable. Femme, honore ton chef; c'est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit : voilà l'homme.
Tandis qu'elles sont attentives à l'observer, je les aperçois, je tire Emile par la manche, il se retourne, les voit, jette ses outils, et s'élance avec un cri de joie. Après s'être livré à ses premiers transports, il les fait asseoir et reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise ; elle se lève avec vivacité,
parcourt l'atelier, examine le? outils, touche le poli des planches, ramasse des copeaux par terre, regarde à nos mains, et puis dit qu'elle aime ce métier, parce qu'il est propre. La folâtre essaye même d'imiter Emile. De sa blanche et débile main elle pousse uu ralot sur la planche; le rabot glisse et ne mord point. Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse, et dire : Hercule est vengé.
Cependant, la mère questionne le maître. Monsieur,combien payez-vous ces garçons-là? Madame, je leur donne à chacun vinst sous par jour, et je les nourris; mais si ce jeune homme voulait, il gagnerait bien davantage, car c'est le meilleur ouvrier du pays. Vingt sous par jour, et vous les nourrissez! dit la mère en nous regardant avec attendrissement. Madame, il est ainsi, reprend le maître. A ces mots, elle court à Emile, l'embrasse, le presse contre son sein en versant sur lui des larmes, et sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois : Mon fils! ô mon fils !
Après avoir passé quelque temps à causer avec nous, mais sans nous détourner : Allons-nous-en, dit la mère à sa fille ; il se fait tard, il ne faut pas nous faire attendre. Puis, s'approchant d Emile, elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant : Eh bien! bon ouvrier,ne voulez-vous pas venir avec nous? Il lui répond d'union fort triste: Jesuis engagé, demandez au maître. On demande au maître s'il veut bien se passer de nous. Il répond qu'il ne peut. J'ai, dit-il, de l'ouvrage qui presse et qu'il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs, j'ai refusé des ouvriers qui se sont présentés ; si ceux-ci me rnanquen!, je ne sais plus où en prendre d'autres, et je ne pourrai rendre l'ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien, elle attend qu'Emile parle. Emile baisse la tête et se tait. Monsieur, lui dit-elle un peu surprise de ce silence, n'avez-vous rienà dire à cela? Emile regarde tendrement la fille et ne répond que ces mots : Vous voyez bien qu'il faut que je reste. Là-dessus les dames partent et nous laissent. Emile les accompagne jusqu'à la porte, les suit des yeux autant qu'il peut, soupire, et revient se mettre au travail sans parler.
Eu chemin, la mère, piquée, parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé! Quoi ! dit-elle, était-il si difficile de contenter le maître sans être obligé de rester? et ce jeune homme si prodigue, qui verse .'argent sans nécessité, n'en sait-il plus