LIVRE V
trouver dans les occasions convenables? 0 maman ! répond Sophie, à Dieu me plaise qu'Emile donne tant de force à Tarirent, qu'il s'en serve pour rompre an engagement personnel, pourvioler impunément sa parole, et l'aire violer celle d'autrui ! Je sais qu'il dédo n nagerait aisément l'ouvrier du léger préjudice que lui causerait son absence ; mais cependant il asservirait sou àme aux richesses, il s'accoutumerait de les mettre à la place de ses devoirs, et à croire qu'on est dispensé de toai, pourvu qu'on paye. Emile a d'autres manières dépenser, at j'espère n'être pas cause qu'il en change. Croyez-vous qu'il ne lui en ait rien coulé de rester? Maman, ne vous c*esl p)'ir moi qu'il reste; je l'ai bien vu dans ses yeux.
Ce n'est pas que Sophie soit indulgente sur les vrais soins ■le l'amour; au contraire, elle est impérieuse, exigeante; elle aimerait mieux n'être point aimée que de l'être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se. sent, qui s'estime et qui veut être honoré comme il s'hon >re. Elle dédaignerait un cœur qui ne sentirait pas tout le prix du sien, qui ne l'aimerait pas pour ses vertus autant et plus que pour ses charmes; :in cœur qui ne lui préférerait pas son propre devoir, et qui ne la préférerait pas à toute autre chose. Elle n'a point voulu l'amant qui ne connût de loi que la sienne; elle veut régner sur un homme qu'elle n'ait point défiguré. C'est ainsi qu'ayant avili les compagnons d'Ulysse, Circé les dédaigne, et se donne à lui seul, qu'elle n'a pu changer.
Mais ce droit inviolable et sacré mis à part, jalouse à l'excès de tous les siens, Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte, avec quel zèle il accomplît ses volontés, avec quelle adresse il les devine, avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit : elle ne veut ni qu'il regarde ni qu'il anticipe; elle veut qu'il soit exact. Anticiper, c'est se préférer à elle; retarder, c'est la négliger. xNégliger Sophie! cela n'arriverait pas deux fois. L'injuste soupçon d'une a failli tout perdre; mais Sophie est équitable et sait bien réparer ses torts.
Un soir nous sommes attendus ; Emile a reçu l'ordre. On vient au-devant de nous; nous n'arrivons point. Que sontils devenus ? quel malheur leur est-il arrivé? Personne de leur part? La soirée s'écoule à nous attendre. La pauvre Sophie nous croit morts; elle se désole, elle se tourmente; elle passe îa nuit à pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour
s'informer de nous el rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager revient accompagné d'un autre de notre part, qui fait nos excuses de bouche et dit que nous nous portons bien. Un moment après, nous paraissons nous-mêmes. Alors la scène change; Sophie essuie ses pleurs, ou, si elle en verse, ils sont de rage. Son cœur altier n'a pas gagné à se rassurer sur notre vie: Emile vit, et s'est fait attendre inutilement.
A notre arrivée elle veut s'enfermer. On veut qu'elle reste ; il faut rester : mais, prenant à l'instant son parti, elle affecte un air tranquille et content qui en imposerait à d'autres. Le père vient au-devant de nous et nous dit : Vous avez tenu vos amis en peine ; il y a ici des gens qui ne vous pardonneront pas aisément. Oui donc, mon papa? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu'elle puisse affecter. Que vous importe, répond lepère, pourvu que ce nesoit pas vous ? Sophie neréplique point, et baisse les yeux sur son ouvrage. Le mère nous reçoit d'un air froid et composé. Emile embarrassé n'ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l'invite à s'asseoir, et se contrefait si bien que le pauvre jeune homme, qui n'entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang-froid, et presque sur le point d'en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre la main de Sophie, j'y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement, avec un monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décèle à l'instant aux yeux d'Emile.
Sophie elle-même, voyant qu'elle s'est trahie, se contraint moins. Son sang-froid apparent se change en î;n mépris ironique. Elle répond atout ce qu'on lui dit par des monosyllabes prononcés d'une voix lente et mal assurée, comme craignant d'y laisser trop percer l'accent de l'indignation. Emile, demimort d'effroi, ta regarde avec douleur, et tâche de l'engagera jeter les yeux sur les siens pour y mieux lire ses vrais sentiments. Sophie, plus irritée de sa confiance, lui lance un regard qui lui ôte l'envie d'en solliciter un second. Emile, interdit et tremblant, n'osant plus, très heureusement pour lui, ni parler ni la regarder, car, n'eût-il pas été coupable, s'il eût pu supporter sa colère, elle ne lui eût jamais pardonné.
Voyant alors que c'est mon tour, et qu'il est temps de s'expli-