‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 274 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

A ce mot il baisse la Lête, se tait, rêve un moment, et puis, me regardant avec assurance, il me dit : Quand partons-nous? Dans huit jours, lui dis-je ; il faut préparer Sophie à ce départ. Les femmes sont plus faibles, on leur doit des ménagements; et cette absence n'étant pas un devoir pour elle comme pour vous, il lui est permis de la supporter avec moins de courage.

Je ne suis pas trop tenté de prolongerjusqu'à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours ; mais j'abuse depuis lontemps de l'indulgence des lecteurs ; abrégeons pour finir une fois. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu'il vient de montrer à son ami ? Pour moi, je le crois ; c'est de la vérité même de son amour qu'il doit tirer cette assurance. Il serait plus confus devant elle s'il lui en coûtait moins de la quitter; il la quitterait en coupable, et ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête : mais plus le sacrifice lui coûte, plus il s'en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. 11 n'a pas peur qu'elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard : 0 Sophie 1 lis dans mon cœur, et sois fidèle; tu n'as pas un amant sans vertu.

La fière Sophie, de son côté, tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s'efforce d'y paraître insensible; mais, comme elle n'a pas, ainsi qu'Emile, l'honneur du combat et de la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure, elle gémit en dépit d'elle, et la frayeur d'être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n'est pas devant son amant qu'elle pleure, ce n'est pas à lui qu'elle montre ses frayeurs ; elle étoufferait plutôt que de laisser échapper un soupir en sa présence : c'est moi qui reçoit ses plaintes, qui vois ses larmes, qu'elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites et savent se déguiser : plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter ; elle sent que son sort est dans mes mains.

Je la console, je la rassure, je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu'elle lui garde la même fidélité qu'il aura pour elle, et dans deux ans il le sera, je le jure. Elle m'estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des deux envers l'autre. Leurs cœurs, leur vertu, ma probité, la confiance de leurs parents, tous les rassure. Mais que sert la raison contre la faiblesse? Ils se séparent comme s'ils ne doivent plus se voir.

C'est alors que Sophie se rappelle les secrets d'Eucharis,et se croil réellement à sa place. Ne laissons point durant l'absence réveiller ces fantasques amours. Sophie, luidis-je un jour, faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui voire Télémaque , afin qu'il apprenne à vous ressembler; et qu'il vous donne Le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Étudiez-y les devoirs des honnêtes femmes, et songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange plaît à tous deux, et leur donne de la confiance. Enfin vient le triste jour, il faut se séparer.

Le digne père de Sophie, avec lequel j'ai tout concerté, m'em- Jrasse en recevant mes adieux; puis, me prenant à part, il médit tes mots d'un ton grave et d'un accent un peu appuyé : « J'ai « tout fait pour vous complaire; je savais que je traitais avec un « homme d'honneur : Il ne me reste qu'un mot à vous dire: « Souvenez-vous que votre élève a signé son contrat de mariage « sur la bouche de ma fille. »

Quelle différence dans la contenance des deux amants! Emile, impétueux, ardent, agité, hors de lui, pousse des cris, verse des torrents de pleurs sur les mains du père, de la mère, de la fille, embrasse en sanglotant tous les gens de la maison, et répète mille fois les mêmes choses avec un désordre qui ferait rire en toute autre occasion. Sophie, morne, pâle, l'œil éteint, le regard sombre, reste en repos, ne dit rien, ne pleure point, ne voit personne, pas même Emile, llabeau lui prendre les mains, la presser dans ses bras; elle reste immobile, insensible à ses pleurs, à ses caresses, à tout ce qu'il fait ; il est déjà parti pour elle. Combien cet objet est plus touchant que la plainte importune et les regrets bruyants de son amant! Il le voit, il le sent, il en est navré: je l'entraîne avec peine : si je le laisse encore un moment, il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu'il emporte avec lui cette triste image. Si jamais il est tenté d'oublier ce qu'il doit à Sophie, en la lui rappelant telle qu'il la vit au moment de son départ il faudra qu'il ait le cœur bien aliéné si je ne le ramène pas à elle.

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