LIVRE V 5&.J
« moyen facile d'éviter la oeige et de n'avoir plus de voyage à m faire pour l'aller voir. L'expédient est commode sans doute : « mais le printemps venu, la neige fond et le mariage rester « il y faut penser pour toutes les saisons.
« Vous voulez épouser Sophie, et il n'y a pas cinq mois que « vous la connaissez! Vous voulez l'épouser, non parce qu'elle « vous convient, mais parce qu'elle vous plaîi ; comme si « l'amour ne se trompait jamais sur les convenances, et que « ceux qui commencent par s'aimer ne finissent jamais par s** « haïr! Elle est vertueuse ; je le sais ; mais en est-ce assez? « suffit-il d'être honnêtes gens pour se conveuir ? ce n'est pas « sa vertu que je mets en doute, c'est son caractère. Celui « d'une femme se montre-t-il en un jour? Savez-vous en « combien de situations il faut l'avoir vue pour connaître a « fond son humeur? Quatre mois d'attachement vous réponé dent-ils de toute la vie? Peut-être deux mois d'absence « vous feront-ils oublier d'elle; peut-être un autre n'attend-i) « que votre éloignement pour vous effacer de son cœur; peui- « être, à votre retour, la trouverez-vous aussi indifférente que « vous l'avez trouvée sensible jusqu'à présent. Les sentiments « ne dépendent pas des principes; elle peut rester fort honnête « et cesser de vous aimer. Elle sera constante et fidèle, je « penche aie croire; mais qui vous répond d'elle et qui lui « répond de vous tant que vous ne vous êtes point mis à « l'épreuve? Attendrez-vous, pour cette épreuve, qu'elle vous « devienne inutile? Attendrez-vons, pour vous connaître, que « vous ne puissiez plus vous séparer?
« Sophie n'a pas dix-huit ans, à peine en passez-vous vingt- « deux; cet âge est celui de l'amour, mais non celui du « mariage. Quel père et quelle mère de famille! Eh! pour « savoir élever des enfants, attendez au moins de cesser de « l'être. Savez-vous à combien de jeunes personnes les « fatigues de la grossesse supportées a\ant l'âge ont affaibli « la constitution, ruiné la santé, abrégé la vie? Savez- vous « combien d'enfants sont restés languissants et faibles faute « d'avoir été nourris dans un corps assez formé? Quand 1k « mère et l'enfant croissent à la fois, et que la substance né- « cessaire à l'accroissement de chacun des deux se partage, « ni l'un ni l'autre n'a ce que lui destinait la nature : comment « se peut-il que tous deux n'en souffrent pas? Ou je connais « fort mal Emile, ou il aimera mieux avoir plus tard une
« femme et des enfants robustes, que de contenter son itnpa- « tience aux dépens de leur vie et de leur santé.
« Parlons de vous. En aspirant à Télat d'époux et de pèi*. «< en avez-vous bien médité les devoirs ? En devenant chef de <( famille, vous allez devenir membre de l'État Et qu'est-ce » qu'être membre de l'État ? le savez-vous ? Vous avez étudié m vos devoirs d'homme, mais ceux de citoyen, les connaissezm vous? savez-vous ce que c'est que gouvernement, lois, « patrie? Savez-vous à quel prix il vous est permis de vivre, « et pour qui vous devez mourir ? Vous croyez avoir tout appris, « et vous ne savez rien encore. Avant de prendre une place « dans l'ordre civil, apprenez à le connaître et à savoir quel h rang vous y convient.
« Emile, il faut quitter Sophie : je ne dis pas l'abandonner; m si vous en étiez capable, elle serait trop heureuse de ne vous « avoir point épousé : il !a faut quitter pour revenir digne « d'elle. Ne soyez pas assez vaiu pour croire déjà la mériter. k 0 combien il vous reste à faire! Venez remplir cette noble m tâche ; venez apprendre à supporter l'absence: venez gagner « le prix de la fidélité, afin qu'à votre retour vous puissiez « vous honorer de quelque chose auprès d'elle, et demander sa « main, non comme une grâce, mais comme uue récompense. » 1 .Non encore exercé à lutter contre lui-même, non encore accoutumé à désirer une chose et à en vouloir une autre, le jeune homme ne se rend pas ; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuserait-il au bonheur qui l'attend? Ne serait-ce pas dédaigner la main qui lui est offerte que de tarder à l'accepter ? Qu'est-il besoin de s'éloigner d'elle pour s'instruire de ce qu'il doit savoir? Et quand cela serait nécessaire, pourquoi ne lui laisserait-il pas, dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour? Qu'il soit son époux, et il est prêt à me suivre ; qu'ils soient unis, et il la quitte sans crainte... Vous unir pour vous quitter, cher Emile, quelle contradiction! Il est beau qu'un amant puisse vivre sans sa maîtresse; mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour ir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires : il faut que vous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré vous. Eh bien ! soyez content, et, puisque vous n'obéissez pas à la raison, reconnaissez un autre maître. Nous n'avez pas oublié l'engagement que vous avez pris avec moi. Emile il faut quitter Sophie; je le veux.