‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 28 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

fiche ts, et n'auront pas l'inconvénient de l'accoutumer au luxe dès sa naissance.

Il a été reconnu que la bouillie n'est pas une nourriture fort saine. Le lait cuit et la farine crue font beaucoup de saburre, et conviennent mal. à notre estomac. Dans la bouillie, la farine est moins cuite que dans le pain, et de plus elle n'a pas fermenté; !a panade, la crème de riz me paraissent préférables. Si l'on veut absolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la iarine auparavant. On l'ait dans mon pays, de la Iarine ainsi torréfiée, une soupe fort agréable et fort saine. Le bouillon de viande et le potage sont encoce un médiocre aliment dont il ne faut user que le moins qu'il est possible. Il importe que les enfants s'accoutument d'abord à mâcher; c'est le vrai moyen de faciliter l'éruption des dents; et quand ils commencent d'avaler, les sucs salivaires mêlés avec les aliments en facilitent la digestion.

Je leur ferais donc mâcher d'abord des fruits secs, des croûtes. Je leur donnerais pour jouet de petits bâtons de pain dur ou de biscuit semblable au pain de Piémont, qu'on appelle dans le pays des grisses. A force de ramollir ce pain, dans leur bouche, ils en avaleraient enfin quelque peu : leurs dents se trouveraient sorties, et ils se trouveraient sevrés presque avant qu'on s'en lût aperçu. Les paysans ont pour l'ordinaire l'estomac fort bon, et on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.

Les enfants entendent parler dès leur naissance; on leur parle non seulement avant qu'ils comprennent ce qu'on leur dit, mais avant qu'ils puissent rendre les voix qu'ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu à peu aux imitations des sons qu'on leur dicte, et il n'est pas même assuré que ces sons se portent d'abord à leur oreille aussi distinctement qu'à la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse l'enfant par des chants et des accents très gais et très varies; mais je désapprouve qu'elle l'étourdisse incessemment d'une Multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu'elle y met. Je voudrais que les premières articulations qu'on lui l'ait entendre fussent rares, laciles, distinctes, souvent répétées, et que les mots qu'elles ■expriment ne se rapportassent qu'à des objets sensibles qu'on put d'abord montrer à l'enfant. La malheureuse facilité que cous avons à nous payer de mots que nous n'entendons

point commence plus lot qu'on ne pense. L'écolier écoute eu classe le verbiage de son régent, comme il écoutait au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce serait l'instruire fort i.tilement que de l'élever à n'y rien comprendre.

i. is réflexions naissent en foule quand on veut s'occuper 'le la formation du langage et des premiers discours des enfants. Quoi qu'on fasse, ils apprendront toujours à parler de ia même manière, et toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande utilité.

D'abord ils ont, pour ainsi dire, une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des règles plus générales que la nôtre; et si l'on y faisait bî^n attention, l'on serait étonné de l'exactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très vicieuses si l'on veut, mais très régulières, et qui ne sont choquantes que par la dureté ou parce que l'usage ne les admet pas. Je viens d'entendre un pauvre enfant bien grondé par son père pour lui avoir dit : Mon père, irai-je-t-y? Or on voit que cet enfant suivait mieux l'analogie que nos grammairiens; car puisqu'on lui disait Vas-y, pourquoi n'aurait-il pas dit, Iraije-t-y? Remarquez de plus avec quelle adresse il évitait l'hiatus de irai-je-y ou y irai-je? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal à propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant y, parce que nous n'en savions que faire? C'est une pédanterie insupportable et un soin des plus superflus de s'attacher à corriger dans les enfants toutes ces petites fautes contre l'usage, desquelles ils ne manquent jamais de se corriger d'eux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux, faites qu'ils ne se plaisent avec personne autant qu'avec vous, et soyez sûrs qu'insensiblement leur langage s'épurera sur le vôtre sans que vous les ayez jamais repr:s.

Mais un abus de toute autre importance, et qu'il n'est pas moins aisé de prévenir, est qu'on se presse trop de les faire parler, comme si l'on avait peur qu'ils n'apprissent pas à parler d'eux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un eflVt directement contraire à celui qu'on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément : l'extrême attentio0 qu'on donne à tout ce qu'ils disent les dispense de bien articuler; et comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d'entre eux en conservent toute leur vie un vice de

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