LIVRE I
petite prononciation et un parler confus qui les rend presque inintelligibles.
J'ai beaucoup vécu parmi les paysans, et n'en ai ouï jamais grasseyer aucun, ni homme, ni femme, ni fille, ni garçon, D'où vient cela? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfants du lieu. Quoi qu'ils soient assez éloignés de moi, je distingue parfaitement tout ce qu'ils disent, et j'en tire souvent de bons mémoires pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge: j'entends des voix d'enfants de dix ans; je regarde, je vois la stature et les traits d'enfants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul celte expérience, les urbains qui me viennent voir, et que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.
Ce qui l'a produit est que, jusqu'à cinq ou six ans, les enfants des villes élevés dans la chambre et sous l'aile d'une gouvernant^ n'ont besoin que de marmotter pour se faire entendre ; sitôt qu'ils remuent les lèvres on prend peine à les écouter, on leur dicte des mots qu'ils rendent mal, et, à force d'y faire attention, les mêmes gens étant sans cesse autour d'eux, devinent ce qu'ils ont voulu dire plutôt que ce qu'ils ont dit.
A la campagne, c'est tout autre chose. Une paysanne n'est pas sans cesse autour de son enfant; il est forcé d'apprendre à dire très nettement et très haut ce qu'il a besoin de lui faire entendre. Aux champs, les enfants épars, éloignés du père, de la mère et des autres enfants, s'exercent à se taire entendre à distance, et à mesurer la force de la voix sur l'intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent <Hre entendus. Voilà comment ou apprend véritablement à prononcer, et non pas en bégayant quelques voyelles à l'oreille d'une gouvernante attentive. Aussi, quand on interroge l'enfant d'un paysan, la honte peut l'empêcher de répondre : mais ce qu'il dit, il le dit nettement; au lieu qu'il faut que la bonne serve d'interprète à l'enfant de la ville, sans quoi l'on n'entend rien à ce qu'il grommelle entre ses dents *.
1. Ceci n'est pas sans exception : et souvent les enfants qui se font d'abord le moins entendre deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commencé d'élever la voix. Mais s'il fallait entrer dans toutes ces minuties, je ne finirais pas; tout lecteur sensé doit savoir que l'excès et le
En grandissant, les garçons devraient se corriger de ce défaut dans les collèges, et les filles dans les couvents ; en effet, les uns et les autres parlent en général plus distinctetement que ceux qui ont été toujours élevées dans la maison paterne! If. Mais ce qui les empêche d'acquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, c'est la nécessité d'apprendre par cœur beaucoup de choses, et de réciter tout haut ce qu'ils ont appris; car, en étudiant, ils s'habituent à barbouiller, à prononcer négligemment et mal ; en récitant, c'est pis encore ; ils recherchent leurs mots avec efforts, ils traînent et allongent leurs syllabes ; il n'est pas possible que, quand la mémoire vacille, la langue ne balbutie aussi. Ainsi •se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Emile n'aura pas ceux-là, ou du moins qu'il ne les aura pas contractés par les mêmes causes.
Je conviens que le peuple et les villageois tombent dans une autre extrémité, qu'ils parlent presque toujours plus haut qu'il cie faut, qu'en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes, qu'ils ont trop d'accent, qu'ils choisissent mal leurs termes, etc.
Mais, premièrement, cette extrémité me parait beaucoup moins vicieuse que l'autre, attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu'on puisse faire est^ de parler sans être entendu. Se piquer de n'avoir point d'accent, c'est se piquer d'ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L'accent est l'âme en discours, il lui •donne le sentiment et la vérité. L'accent ment moins que la parole; c'est peut-èlre pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C'est de l'usage de tout dire sur le même ton qu'est devenu celui de persifler les gens sans qu'ils le sentent. A l'accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, aiïectées, et sujettes à la mode, telles qu'on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l'abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l'acceat dans son parler, il y met de l'air. Ce n'est pas le moyen de prévenir en sa faveur.
•défaut, dérivés du même abus, sont également corrigés par ma méthode. Je regarde ces deux maximes comme inséparables : Toujours assez, et jamais trop. De la première bien établie l'autre s'ensuit nécessairement.