‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 280 sur 300 · Bois, liv. III, chap. xxi · texte numérisé non relu

Bois, liv. III, chap. xxi

La richesse et Le crédit s'élayent mutuellement; l'un se soutient toujours mai sans l'autre.

J'ai plus d'expérience que vous, cher Emile ; je vois mieux la difficulté de votre projet. Il est beau pourtant, il est honnête, il vous rendrait heureux en effet : eiïorçons-nous de l'exécuter. J'ai une proposition à vous faite : consacrons les deux ans que nous avons pris jusqu'à votre retour à choisir un asile en Kurope où vous puissiez vivre heureux avec votre famille, à l'abri de tous les dangers dont je viens de vous parler. Si nous réussissons, vous aurez trouvé le vrai bonheur vainement cherché par tant d'autres, et vous n'aurez pas regret à votre temps. Si nous ne réussissons pas, vous serez guéri d'une chimère; vous vous consolerez d'un malheur inévitable, et vous vous soumettrez à la loi de la nécessité.

Je ne sais si tous mes lecteurs apercevront jusqu'où va nous mener cette recherche ainsi proposée; mais je sais bien que si, au retour de ses voyages, commencés et continués dans celle vue, Emile n'en revient pas versé dans toutes les matières de gouvernement, de mœurs publiques, et de maximes d'État de toute espèce, il faut que lui ou moi soyons bien dépourvus, l'un d'intelligence, et l'autre de jugement.

Le droit politique est encore à naître, et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais. Grotius, le maître de tous nos savants en cette partie, n'est qu'un enfant, et, qui pis est, un enfant de mauvaise foi. Quand j'entends élever Giotius jusqu'aux nues et couvrir Hobbes d'exécration, je vois combien d'hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables, ils ne diffèrent que par les expressions. Ils diffèrent aussi par la méthode. Hobbes s'appuie sur des sophismes, et Grotius sur des poètes; tout le reste leur est commun.

Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis; et rien au monde n'est plus ditîérentque ces deux études.

Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu'ils existent est obligé de les réunir toutes deux : il faut savoir ce qui doit être pour bien juger de ce qui est. La plus grande difficulté pour éclaircir ces importantes matières, est d'intéresser un particulier à les discuter, de répondre à ces

deux questions. Que m'importe? et, Qu'y puis-je faire? Nous avons mis notre Emile eu état de se répondre à toutes deux.

La deuxième difficulté vient des préjugés de l'enfance, des maximes dans lesquelles on a été nourri, surtout de la partialité des auteurs, qui, parlant toujours de la vérité dont ils ne ?e soucient guère, ne songent qu'à leur intérêt dont ils ne parlent point. Or le peuple ne donne ni chaires, ni pensions, ni places d'académies: qu'on juge comment ses droits doivent être établis par ces gens-là! J'ai fait en sorte que cette difficulté fût encore nulle pour Emile. A peine sait-il ce que c'est que gouvernement; la seule chose qui lui importe est de trouver le meilleur : son objet n'est point de faire des livres ; et si jamais il en fait, ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances, mais pour établir les droits de l'humanité.

11 reste une troisième difficulté plus spécieuse que solide, et que je ne veux ni résoudre ni proposer: il me suffit qu'elle n'effraye point mon zèle ; bien sûr qu'en des recherches de celle espèce, de grands talents sont moins nécessaires qu'un sincère amour de la justice et un vrai respect pour la vérité. Si donc ies matières de gouvernement peuvent être équitablement traitées, en voici, selon moi, le cas ou jamais.

Avant d'observer, il faut se faire des règles pour ses observations : il faut se l'aire une échelle pour y rapporter les mesures qu'on prend. Nos principes de droit politique sont cette échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays.

Nos éléments seront clairs, simples, pris immédiatement dans la nature des choses. Ils se formeront des questions discutées entre nous, et que nous ne convertirons en principes que quand elles seront suffisamment résolues.

Par exemple, remontant d'abord à l'état de nature, nous examinerons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés ou indépendants; s'ils se réunissent volontairement ou par force: si jamais la force qui les réunit peut former un droit permanent, par lequel cette force antérieure oblige, môme quand elle est surmontée par une autre, ea sorte que, depuis la force du roi Nembrod, qui, dit-on, lui soumit les premiers peuples, toutes les autres forces qui ont détruit celle-là soient devenues iniques et usurpatoires, et qu'il n'y ait plus de légitimes rois que les descendants de Nembrod ou ses ayants cause ; ou bien si cette première force venant à cesser, la'force qui lui succède oblige à son tour, et détruit l'obligation de

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l'autre, en sorte qu'on ne soit obligé d*obéir qu'autant qu'on y est iorcé, et qu'on en soit dispensé sitôt qu'on peut faire résistance: droit qui, ce semble, n'ajouterait pas grand'chose à la force, el ne sérail guère qu'un jeu de m

19 examinerons si l'on ne peut pas dire que toute maladie vient de Dieu, et s'il s'ensuit pour cela que ce soit un crime d'appeler le médecin.

Nous examinerons encore si l'on est obligé en conscience de donner sa bourse à un bandit qui nous la demande sur le grand chemin, quand même on pourrait la lui cacher, car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.

Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire autre chose qu'une puissance légitime, et par conséquent soumise aux lois dont elle lient son être.

Suppose qu'on rejette ce droit de force, et qu'on admette cemi de la nature ou l'autorité paternelle comme principe des sociétés, nous rechercherons la mesure de cette autorité, comment elle est fondée dans la nature, si elle a d'autre raison que l'utilité de l'enfant, sa faiblesse, et l'amour naturel que le père a pour lui : si donc la faiblesse de l'enfant venait à cesser, et sa raison à mûrir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation, par conséquent son propre maître et indépendant de tout autre homme, même de son père : car il est encore plus sur que le fils s'aime lui-même, qu'il n'e-t sur que le père aime le fils.

Si, le père mort, Ils enfants sont tenus d'obéir à leur aîné ou à quelque autre qui n'aura pas pour eux l'attachement naturel d'un père ; et si de race en race, il y aura toujours un chef unique, auquel toute la famille serait tenue d'obéir. Auquel cas on chercherait comment l'autorité pourrait jamais être partagée, et de quel droit il y aurait sur la terre entière plus d'un chef qui gouvernât le genre humain.

Supposé que les peuples se lussent formes par choix, nous iguerons alors le droit du fait; et nous demanderons si, s'étant ainsi soumis à leurs frères, oncles, ou parents, non qu'ils y fussent obligés, mais parce qu'ils l'ont bien voulu, celte série de société ne rentre pas toujours dans l'association libre et volontaire.

Passant ensutye au droit je, nous examinerons si

un homme peut légitimement s'aliéner à un autre, sans restriction, sans réserve, sans aucune espèce de condition; c'est-

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