LIVRE V
villes, et qui par conséquent brille le moins, battra toujours l'autre. Ce sont les grandes villes qui épuisent un Élat et fuiit sa faiblesse : la richesse qu'elles produisant est une richesse apparente et illusoire; c'est beaucoup d'argent et peu d'effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France ; moi je crois qu'elle lui en coûte plusieurs ; que c'est à plus d'un égard que Paris est nourri par les provinces, et que la plupart de leurs revenus se versent dans celte ville et y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable que, dans ce siècle de calculateurs, il n'y en ait pas un qui sache voir que la France serait beaucoup plus puissante si Paris était anéanti. Non seulement le peuple mal distribué n'est pas avantageux à l'État, mais il est plus ruineux que la dépopulation même, en ce que la dépopulation ne donne qu'un produit nul, et que la consommation mal entendue donne un produit négatif. Quand j'entends un Français et un Anglais, tout fiers de la grandeur de leurs capitales, disputer entre eux lequel de Paris on de Londres contient le plus d'habitants, c'est pour moi comme s'ils disputaient ensemble lequel des deux peuples a l'honneur d'être le plus mal gouverné.
Eludiez un peuple hors de ses villes, ce n'est qu'ainsi que vous le connaîtrez. Ce n'est rien de voir la forme apparente d'un gouvernement, tardée par l'appareil de l'administrali : et par le jargon des administrateurs, si l'on en étudie aussi la nature par les effets qu'il produit sur le peuple et dans tous les degrés de l'administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces degrés, ce n'est qu'en les embrassant tous qu'on connaît cette différence. Dans tel pays, c'est parles manœuvres des subdélégués qu'on commence à sentir l'esprit du ministère ; dans tel autre, il faut voir éJirc les membres du parlement pourjuger s'il est vrai que la nation soit libre ; dans quelque pays que ce soit, il est. impossibkque qui n'a vu que les villes connaisse le gouvernement, attendu que l'esprit n'en est, jamais le même pour la ville e^ pour la campagne. Or, c'est la campagne qui fait le pays, et c'est le peuple de la campagne qui fait la nation.
Cette étude des divers peuples dans leurs provinces reculée-, et dans la simplicité de leur génie origine], donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, et bien consolante pour le cœur humain;c'estque toutes les nations, ain-i observées, paraissent en valoir beaucoup mieux; plus elles se
rapprochent de la nature, plus la bonté domine dans leur caractère ; ce n'est qu'en se renfermant dans les villes, ce n'est qu'en s'aliérant à force de culture, qu'elles se dépravent, et qu'elles changent en vices agréables et pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.
De cette observation résulte uu nouvel avantage dans la manière de voyager que je propose, en ce que les jeunes gens, séjournant peu dans les grandes villes où règne une horriblr corruption, sont moins exposés à la contracter, et conservent parmi des hommes plus simples, et dans les sociétés moins nombreuses, un jugement plus sûr, un goût plus sain, des mœurs plus honnêtes. Mais, au reste, cette contagion n'est guère à craiudre pour mon Emile ; il a tout ce qu'il faut pour s'en garantir. Parmi toutes les précautions que j'ai prises pour cela, je compte pour beaucoup l'attachement qu'il a dans le cœur.
On ne sait plus ce que peut Le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens, parce que, ne le connaissant pas mieux qu'eux, ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu'un jeune, homme aime ou qu'il soit débauché. 11 est aisé d'en imposer par les apparences. On nie citera mille jeunes gens qui, dit-on, vivent fort chastement sans amour ; mais qu'on me cite un homme lait, un véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse, et qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertu-, dans tous les devoirs, on ne cherche que l'apparence; moi, je cherche la réalité, et je suis tromp»1 s'il y a, pour y parvenir, d'autres moyens que ceux que je donne.
L'idée de rendre Emile amoureux avant de le faire \oyager n'est pas de mon invention. Voici le trait qui me l'a suggérée.
J'éiais à Venise en visite chez le gouverneur d'un jeuc Anglais. C'était en hiver, nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres delà poste. Il les lit, et puis en relit une tout haut à son élève. Elle était en anglais : je n'y compris rien ; mais, durant la lecture, je vis le jeune homme déchirer de très belles manchettes de point qu'il portail, et les jeterau feu l'une après l'aulre, le plus doucement qu'il pût, afinqu'on ne s'en aperçût pas. Surpris de ce eapiiée je le regarde au visage, et je crois y voir de l'émolion; mais les signes extérieurs des passions, quoique assez semblables chez tous les hommes, ont des ditlérences nationales sur lesquelles il est
facile de se tromper. Les peuples ont divers langages dans le visage, aussi bien que clans la bouche. J'attends la fin de la lecture, et puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève, qu'il cachait pourtant de son mieux, je lui dis : Peuton savoir ce que cela signifie?
Le gouverneur, voyant ce qui s'était passé, se mit à rire, embrassa son élève d'un air de satisfaction; et, après avoir obtenu son consentement, il me donna l'explication que je souhaitais.
Les manchettes, me dit-il, que M. John vient de déchirer sont un présent qu'une dame de cette ville lui a fait il n'y a pas longtemps. Or vous saurez que M. Jolin est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d'amour, et qui en mérite encore d'avantage. Cette lettre est de la mère de sa maîtresse, et je vais vous en traduire l'endroit qui a causé le dégât dont vous avez été le témoin.
« Lucy ne quitte point les manchettes de lord John. Miss « Betty Roldham vint hierpasser l'après-midi avec elle, et voulut « à toute force travailler à son ouvrage. Sachant que Lucy « s'était levée aujourd'hui plus tôt qu'à l'ordinaire, j'ai voulu « voir ce qu'elle faisait, et je l'ai trouvée occupée à défaire « tout ce qu'avait fait hier miss Betty. Elle ne veut pas qu'il « y ait dans son présent un seul point d'une autre main que la « sienne. »
M. John sortit un moment après pour prendre d'autres manchettes, et je dis à son gouverneur : Vous avez un élève d'un excellent naturel; mais parlez-moi vrai, la lettre de la mère de miss Lucy n'est-elle point arrangée? N'est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes? Non, me dit-il, la chose est réelle; je n'ai pas mis tant d'art âmes soins; j'y ai mis de la simplicité, du zèle, et Dieu a béni mon travail.
Le trait de ce jeune homme n'est point sorti de ma mémoire ; il n'était pas propre à ne rien produire dans la tète d'un rêveur comme moi.
Il est temps de finir. Ramenons lord John à miss Lucy, c'està-dire Emile à Sophie. Il lui rapporte avec un cœur non moins tendre qu'avant son départ un esprit plus éclairé, et il rapporte dans son pays l'avantage d'avoir connu les gouvernements par tous leurs vices, et les peuples par toutes leurs vertus. J'ai même pris soin qu'il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d'hospitalité à la
manière des anciens, et je ne serai pas fâché qu'il cultive ces connaissances par un commerce de lettres. Outré qu'il peut être utile et qu'il est toujours agréable d'avoir des correspondances dans les pays éloignés, c'est une excellente précaution contre l'empire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n'est plus propre à leur ôler cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu'on estime, lesquels, n'ayant point ces préjugés et les combattant par les leurs, nous donnent les moyens d'opposer sans cesse les uns aux autres, et de nous garantir ainsi de tous. Ce n'est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas. ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu'ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu'ils y sont : de retour chez eux, ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serais bien aise que l'étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.
Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelquesuns des grands Etats de l'Europe et beaucoup plus des petit > ; après en avoir appris les deux ou trois principales langues ; après y avoir vu ce qu'il y a de vraiment curieux, soit en histoire naturelle, soit en gouvernement, soit en arts, soit en hommes, Emile, dévoré d'impatience, m'avertit que notre terme approche. Alors je lui dis : Eh bien ! mon ami, vous vous souvenez du principal objet de nos voyages; vous avez vu, vous avez observé : quel est enfin le résultat de vos observations ? à quoi vous fixez-vous? Ou je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à peu près ainsi :
« A quoi je me fixe? à rester tel que vous m'avez fait être, « et à n'ajouter volontairement aucune autre chaîne à celle « dont me chargent la nature et les lois. Plus j'examine « l'ouvrage des hommes dans leurs institutions, plus je vois « qu'à force de vouloir être indépendants ils se font esclaves, « et qu'ils usent leur liberté même en vains efforts pour l'assurer. « Pour ne pas céder au torrent des choses, ils se font mille « attachements ; puis, sitôt qu'ils veulent faire un pas, ils ne « peuvent, et sont étonnés de tenir à tout. Il me semble que « pour se rendre libre on n'a rien à faire ; il suffit de ne pas « vouloir cesser de l'être. C'est vous, ô mon maître ! qui m'avez