‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 290 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

fait libre en m 'apprenant à céder à la nécessité. Qu'elle vienne quand il lui plaît, je m'y laisse entraîner sans contrainte; et comme je neveux pas la combattre, je ne m'attache à rien pour me retenir, J'aù efoercfoé dans nos voyages si je trouverais quelque coin de terre où je pusse être absolument mien; mais en quel lieu parmi les hommes ne dépend-on plus de leurs passions? Tout bien examiné, j'ai trouvé que mon souhait même était contradictoire; car, dussé-je ne tarir à nulle autre chose, je tiendrais au moins à la terre où je me serais fixé; ma vie serait attachée àcette terre comme celle des dryades l'était à leurs arbres; j'ai trouvé qu empir et liberté étant deux mots incompatibles, je ne pouvais être maître d'une chaumière qu'en cessant de l'être de moi.

Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus.

HORAT., Sut., II, VI, 1.

« Je me sou viens que mes biens furent la cause de nos recherches. Vous prouviez très solidement que je ne pouvais garder à la fois ma richesse et ma liberté : mais quand vourvouliez que je fusse à la fois libre et sans besoins, vous vouliez deux choses incompatibles, car je ne saurais me tirer de la dépendance des hommes qu'en rentrant sous celle de la nature . Que ferai-je donc avec la fortune que mes parents m'ont laissée? Je commencerai par n'en point dépendre; je relâcherai tous les liens qui m'y attachent: si on me la laisseelle me restera ; si on me l'ôte, on ne m'entraînera point avec elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel pnys, en telle contrée; je le serai par toute laterre. Pour moi toutes les chaînes de l'opinion sont brisées; je ne connais que celle de la nécessite. J'appris à les porter dès ma naissance, et je les porterai jusqu'à la mort, car je suis homme; et pourquoi nesauraisje pas les porter étant libre, puisque étant esclave il les faudrait bien porter encore, et celle de l'esclave pour surcroît?

« Que m'importe ma condition sur laterre? que m'importe où que je sois? Partout où il y a des hommes, je suis chez mes frères : partout où il n'y en a pas, je suis chez moi. Tant que je pourrai rester indépendant et liche, j'ai du bien pour vivre, et je vivrai. Quand mon bien m'assujettira, je

h l'abandonnerai sans peine : j'ai des bras pour travailler, « et je vivrai. Quand mes bras me manqueront, je vivrai si « l'on me nourrit, je mourrai si l'on m'abandonne ; je mourrai « bien aussi quoiqu'on ne m'abandonne pas; caria mort n'est « pas une peine de la pauvreté, mais une loi de la nature. « Dans quelque temps que la mort vienne, je la défie, elle ne h me surprendra jamais faisant des préparatifs pour vivre; elle « ne m'empêchera jamais d'avoir vécu.

« Voilà, mon père, à quoi je me fixe. Si j'étais sans passions, » je serais, dans mon état d'homme, indépendant comme Dieu «( même, puisque, ne voulant que ce qui est, je n'aurais jamais « à lutter contre la destinée. Au moins je n'ai qu'une chaîne, « c'est la seule que je porterai jamais, et je puis m'en glori- « fier. Venez donc, donnez-moi Sophie, et je suis libre. »

« Cher Emile, je suis bien aise d'entendre sortir de ta bouche « des discours d'homme, et d'en voir les sentiments dans ton m cœur. Ce désintéressement outré ne me déplaît pas à ton a âge. Il diminuera quand tu auras des enfants, et tu seras « alors précisément ce que doit être un bon père de famille et « un homme sage. Avant tes voyages je savais quel en serait « l'effet ; je savais qu'en regardant de près nos institutions « tu serais bien éloigné d'y prendre la confiance qu'elles rie « méritent pas. C'est en vain qu'on aspire à la liberté sous la « sauvegarde des lois. Des loisl où est-ce qu'il yen a, et où « est-ce qu'elles sont respectées? Partout tu n'as vu régner « sous ce nom que l'intérêt particulier et les passions des « hommes. Mais les lois éternelles de la nature et de l'ordre a existent. Elles tiennent lieu de loi positive et sage; elles sont « écrites au fond de son coeur par la conscience et par la raison ; « c'est à celles-là qu'il doit s'asservir pour être libre ; et il « n'y a d'esclave que celui qui fait mal, car il le fait toujours « malgré lui. La liberté n'est dans aucune forme de gouver- « nement, elle est dans le cœur de l'homme libre, il la porte « partout avec lui. L'homme vil porte partout la servitude « L'un serait esclave à Genève, et l'autre libre à Paris.

« Si je te parlais des devoirs du citoyen, tu me demanderais « peut-être où est la patrie, et tu croirais m'avoir confondu. Tu « te tromperais pouitant, cher Emile; car qui n'a pas une « patrie a du moins un pays? Il y a toujours un gouvernece ment et des simulacres de lois sous lesquels il a vécu tran- « quille. Que le contrat social n'ait point été observé, qu'importe

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