LIVRE II
comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de llobbes est vrai jusqu'à certain point : multipliez avec h >s désirs les moyens de les satifaire, chacun se fera le maître de tout. L'enfant donc qui n'a qnà vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de l'univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves : et quand enfin l'on est forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce relus pour un acte de rébellion; toutes les raisons qu'on lui donne dans un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes ; il voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment d'une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et sans jamais savoir gré de la complaisance, il s'indigne de toute opposition.
Comment concevrais-je qu'un enfant ainsi dominé par la colère et dévoré des passions les plus irascibles puisse jamais être heureux? Heureux, lui ! c'est un despote ; c'est à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. J'ai vu des enfants élevés de cette manière, qui voulaient qu'on renversât la maison d'un coup d'épaule, qn'on leur donnât le coq qu'ils voyaient sur un clocher, qu'on arrêtât un régiment en marche pour entendre tes tambours plus longtemps, et qui perçaient l'air de leurs cris, sans vouloir écouler personne, aussitôt qu'on tardait à leur obéir. Tout s'empressait vainement à leur complaire; leurs désirs s'irrilant par la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux choses impossibles, et ne trouvaient partout que contradictions, qu'obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaientles jours à crier, àseplaindre. Élaient-celà des êtres bien fortunés? La faiblesse et la domination réunies n'engendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, l'un bat la table, et l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents.
Si ces idées d'empire et de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s'étendre et se multiplier? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient mouvoir à leur gré!
Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que
mortifications, dédrins, railleries; ils boivent les affronts comme l'eau : de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant tout, il croient ne rien pouvoir. Tanl d'obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous d'eux-mêmes, qu'ils s'elaient élevés an>-dessus.
Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfants pour être aimés et secourus; mais les a-t-elle fait pour être obéis et craints? Leur a-t-elle donné un air imposant, un œil sévère, une voix rude et menaçante pour se faire redouter? Je comprends que le rugissement d'un lion épouvante les animaux, et qu'ils tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, c'est un corps de magistrats, le chef à la tète, en habitde cérémonie, prosternés devant un enfant en maillot, qu'ils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse.
A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection, qu'un enfant? Ne semble-t-il pas qu'il ne montre une figure si douce et un air si touchant qu'afin que tout ce qui l'approche s'intéresse à sa faiblesse et s'empresse à le secourir? Qu'y a-t-il donc d^ plus choquant, de plus contraire à l'ordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui l'entoure, et prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr?
D'autre part, qui ne voit que la faiblesse du premier âge enchaîne les enfants de tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux et à nous qu'on les prive? S'il n'y a point d'objet si digne de ri<ée qu'un enfant hautain, il n'y a point, d'objet si digne de pitié qu'un enfant craintif. Puisque avec l'âge de raison commence la servitude civile pourquoi la prévenir par la servitude privée? Souffrons qu'un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé, et laissons à l'enfance l'exercice delà liberté naturelle, qui l'éloigné au m oins pour un temps des vices que l'on contracte dans l'esclavage. Que ces instituteurs sévères,