‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 39 sur 300 · LIVRE JI · texte numérisé non relu

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que ces pères asservis à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec leurs frivoles objections, et qu'avant de vanter leurs méthodes ils apprennent une fois celle de la nature.

Je reviens à la pratique. J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin ', ni rien faire par obéissance, maisseulement par nécessité : ainsi les mots d'obéir et de commander seront proscrils de son dictionnaire, encore pins ceux de devoir et d'obligation ; mais ceux de force, de nécessité, d'impuissance et de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant l'âge déraison l'on ne saurait avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales; il faut donc éviter, autant qu'il se peut, d'employer des mots qui les expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à ces mots de fausses idées qu'on ne saura point ou qu'on ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre daus sa tète est en lui le germe de l'erreur et du vice ; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention. Faites que tant qu'il n'est frappé que des choses sensibles, toutes ces idées s'arrêtent aux sensations; faites que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique: sans quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n'effacerez de la vie.

Raisonner avec les enfants était la grande maxime de Locke; c'est la plus en vogue aujourd'hui : son succès ne me paraît. pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui l'on a tant raisonné. De toutes les facultés de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le 'plus tard; et c'est de celle-là qu'on veut se servir pour développer les premières! Le chef-d'œuvre d'une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : et l'on prétend élever un enfant par la raison ! C'est commencer par la fin, c'est vouloir faire

1. On doit sentir que, comme la peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n'y a donc qu'un seul désir des enfants auquel on ne doive jamais complaire : c'est celui de se faire obéir. D'où il suit que, dans tout ce qu'ils demandent, c'est surtout au motif qui les porte à le demander qu'il faut faire attention. Accordez-leur, tant qu'il est possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel; refusez-leur toujours ce qu'ils ne demandent que par fantaisie .m pour faire un acte d'autorité.

l'instrument de l'ouvrage. Si les enfants entendaient raison, ils n'auraient pas besoin d'être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.

Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale qu'on fait et qu'on peut taire ai.x enfant?.

LE MAITRE

Il ne faut pas faire cela.

L'ENFANT

Et pourquoi ne faut-il pas faire cela?

LE M VITRE

Parce que c'est mal fait.

L'ENFANT

Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait?

LE MAITRE

Ce qu'on vous défend.

L'ENFANT

Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend.

LE MAITRE

On vous punit pour avoir désobéi.

L'ENFANT

Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.

LE MAITRE

On vous épiera.

Je me cacherai.

On vous questionnera.

Je mentirai.

Il ne faut pas mentir.

L'ENFANT

Pourquoi ne faut-il pas mentir?

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