LIVRE II
tempérament du malade avant de lui rien prescrire; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le médecin trop pressé le tue.
Mais où placerons-nous cet enfant pour l'élever ainsi comme \ un être insensible", comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte? L'écarteronsnous de tous les humains? N'aura-t-ii pas continuellement dans le monde le spectacle et l'exemple des passions d'autrui? Ne verra-t-il jamais d'autres enfants de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange ?
Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que oe fût une entreprise aisée qu'une éducation naturelle? 0 hommes! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, fen conviens : peut-être sont-elles in- : surmontables; maïs toujours est-il sûr qu'en s'appliquant à les prévenir on les prévient jusqu'à certain point. Je montre le but qu'il faut qu'on se propose : je ne dis pas qu'on y [misse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi. \
Souvenez-vous qu'avant d'oser entreprendre de former un homme il faut s'être fait homme soi-même; il faut trouver en soi l'exemple qu'il se doit proposer. Tandis que l'enfant est encore sans connaissance, on a le temps de préparer tout ce qui l'approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu'il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de l'enfant si vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure; et cette autorité ne sera jamais suffisante, si elle n'est fondée sur l'estime de la vertu. Il ne s'agit point d'épuiser sa bourse et de verser l'argent à pleines mains; je n'ai jamais vu que l'argent fît aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère qu'on peut soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C'est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c'est vous-même qu'il faut donner; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n'est point vous. îl y a des témoignages d'intérêt et de bienveillance qui font plus d'effet, et sont réellement plus
utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que d'aumônes! combien d'opprimés à qui la protection sert plus que l'argent? Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès; portez les enfants au devoir, les pères à l'indulgence; favorisez d'heureux mariage; empêchez les vexations; employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice, et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le prolecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement l'aumône, failes la charité; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l'argent : aimez les autres, et ils vous aimeront; servez-les et ils vous serviront; soyez leur fi ère, et ils seront vos enfants.
C'est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Emile, à la campagne, luin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres; loin des noires mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter qu'à séduire, quand on n'a nul intérêt à les imiter.
Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu'il voudra présenter à l'enfant; sa réputation, ses discours, son exemple, auront une autorité qu'ils ne sauraient avoir à la ville : étant utile à tout le monde, chacun s'empressera de les obliger, d'être estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître voudrait qu'on fût en eiïet; et si l'on ne se corrige pas du vice, on s'abstiendra du scandale, c'est tout ce dont nous avons besoin pour notre objet.
Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien : pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas l'effet que vous produisez danla leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment, pensez-vo;;s qu'il n'y en ait pas une qu'ils saisissent à faux? Pensez-vous qu'ils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et qu'ils n'y trouvent pas de