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quoi se faire un système à leur portée, qu'ils sauront vous opposer dans l'occasion ?
Écoulez un petit bonhomme qu'on vient d'endoctriner; laissez-le jaser, questionner, exlravaguer à son aise, et vous allez être surpris du tour étrange qu'ont pris vos raisonnements dans son esprit : il confond tout, il renverse tout, il vous impatiente, il vous désole quelquefois par des objections imprévues; il vous réduit à vous (aire, ou à le l'aire taire : et que peut-il penser de ce silence de la part d'un homme qui aime tant à parler? Si jamais il remporte cet avantage, et qu'il s'en aperçoive, adieu l'éducation; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à s'instruire, il cherche à vous réfuter.
Maîtres zélés, soyez simples, discrets, relenus : ne vous hâtez jamais d'agir que pour empocher d'agir les autres : je le repéterai sans cesse, renvoyez, s'il se peut, une bonne instruction, de peur d'en donner une mauvaise. Sur cette terre dont la nature eùl fait le premier paradis de l'homme, craignez d'exercer l'emploi du tentateur en voulant donner à l'innocence la connaissance du bien et du mal : ne pouvant empêcher que l'enfant ne s'instruise au dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l'image qui lui convient.
Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l'enfant qui en est témoin, parée qu'elles ont des signes très sensibles qui le frappent et le forcent d'y faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, qu'il est impossible de ne pas s'en apercevoir étant à portée. Il ne faut pas demander si c'est là pour un pédagogue l'occasion d'entamer un beau discours. Eh ! point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l'enfant: étonné du spectacle, il ne manquera pasde vous questionner. La réponse est simple; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelants, un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps n'est pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans mystère : Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies et de leurs effets; car cela aussi est de la nature, et c'est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.
Se peut-il que sur celle idée, qui n'est pas fausse, il ne contracte pasde bonne heure une certaine répugnance à se livrer
aux excès des passions, qu'il regardera comme des maladies? et croyez-vous qu'une pareille notion, donnée à propos, ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale? Mais voyez dans l'avenir les conséquences ■de celte notion : vous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à l'enfermer dans sa chambre, dans son lit s'il le faut, à le tenir au régime, à l'effrayer lui-même de ses vices naissants, à les lui rendre odieux et redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez peut-être forcé d'user pour l'en guérir. Que s'il vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid et de la modération dont vous devez faire -votre étude, ne cherchez point à lui déguiser votre faute; mais dites-lui franchement, avec un tendre reproche : Mon ami, vous m'avez fait mal.
Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont i! est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de manière qu'il puisse l'apprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que pour être le maître de l'enfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Emile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avançant vers la plus furieuse, et lui disant d'un ton d^ commisération : Ma bonne, vous êtes malade, f en suis bien fâché. A coup sûr cette sailiiene restera pas sans effet sur les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je ' mtuène de gré ou de force avant qu'il puisse apercevoir cet effet, ou du moins avant qu'il y pense, et je me hâte de le distraire sur d'autres objets qui le lui fassent bien vite oublier.
Mon dessein n'est point d'entrer dans tous les détails, mais seulement d'exposer les maximes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible -qu'au sein de la société Ton puisse amener un enfant à l'âge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports d'homme à homme, et de la moralité des actions humaines. 1J suffit qu'on s'applique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard qu'il se pourra, et que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à l'utilité présente, seulement pour qu'il ne se croie pas le maille de tout, et qu'il ne fasse pas du