LIVRE II
>sements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on s'informe, on fait des perquisitions. Enfin l'on découvre que le jardinier a lait le coup : on le fait venir.
Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi! messieurs, c'est vous qui m'avez ainsi gâté mon ouvrage! J'avais semé là des melons de Malte dont la graine m'avait été donnée comme un trésor, et desquels pais vous régaler quand ils seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables ïcves, vous m'avez détruit mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irréparable, et vous vous êtes prives vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis.
JEAN-JACQUES
Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre graine. de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu'un n'y a point mis la main avant nous.
ROBERT
Oh bien! messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il n'y a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en l'ait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps.
Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue?
ROBERT
Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres afin que le sien soit en sûreté.
Mais moi je n'ai point de jardin.
ROBERT
Que m'importe? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
JEAN-JACQUES
Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert? "Qu'il nous accorde, à mou p?tit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu'il aura la moitié du produit.
ROBERT
Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j'irai labourer vos levés si vous touchez à mes melons.
Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment l'idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de l'enfant. De là jusqu'au droit de propriété et aux échanges il n'y a plus qu'un pas, après lequel il faut s'arrêter tout court.
On voit encore qu'une explication que je renferme ici dans deux pages d'écriture sera peut-être l'atîaire d un an pour la pratique; car, dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, et sou\enezvous qu'en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu'en discours; car les enfants oublient aisément ce qu'ils ont dit et ce qu'on leur a dit, mais non pas ce qu'ils ont fait et ce qu'on leur a fait.
De pareilles instructions se doivent donner, comme je l'ai dit. plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l'élève en accélère ou retarde le besoin ; leur usage est d'une évidence qui saute aux yeux : mais, pour ne rien omettre d'important dans les choses difficiles, donnons encore un exemple.
Votre enfant dyscole gâte tout ce qu'il touche : ne vous fâchez point; mettez hors de sa portée ce qu'il pent gâter. Il brise les meubles dont il se sert; ne \ous hâtez point de lui en donner d'autres : iaissez-lui sentir le préjudice de la privation, ïl casse les fenêtres de sa chambre; laisser le vent souiller sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes; car il vaut mieux qu'il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu'il vous cause, mais faites qu'il les sente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore; changez alors de méthode; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont à moi; elles ont été mises là par mes soins; je veux