‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 49 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

mène s'ennuyer à l'église; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force d'aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur t'ait donner l'aumône, comme si l'on dédaignait de la donner soi-même. Ehl ce n'est pas l'enfant qui doit donner, c'est le maître : quelque attachement qu'il ait pour son élève, il doit lui disputer cel honneur; il doit lui faire juger qu'à son âge on n'en est point encore digne. L'aumône est une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne et le besoin que son semblable en a. L'enfant qui ne connaît rien de cela ne peut avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance;' il est presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple et le vôtre, il croit qu'il n'y a que les enfants qui donnent, et qu'on ne fait plus l'aumône, étant grand.

Remarquez qu'on ne faitjamais donner par l'enfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal qu'il a dans sa poche, et qui ne lui servent qu'à cela. Un enfant donnerait plutôt cent louis qu'un gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous l'avez rendu vraiment libéral.

On trouve encore un expédient à cela, c'est de rendre bien vite à l'enfant ce qu'il a donné, de sorte qu'il s'accoutume à donner tout ce qu'il sait bien qui lui va revenir. Je n'ai guère vu dans les enfants que ces deux espèces de générosité, donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu'ils sont sûrs qu'on va leur rendre. Faites en sorle, dit Locke, qu'ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. C'est là rendre un enfant libéral en apparence et avare en effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi l'habitude de la libéralité. Oui, d'une libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un boeuf. Mais, quand il s'agira de donner tout de bon, adieu l'habitude ; lorsqu'on cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l'habitude de l'âme plutôt qu'à celle des mains. Toutes les autres vertus qu'on apprend aux enfants ressemblent à cellelà. Et c'est à leur prêcher ces solides vertus qu'on use. leurs jeunes ans dans la tristesse! Ne voilà-t-il pas une savante éducation I

Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux et bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos élèves, en at-

tendant qu'ils puissenl entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actes de charité, j'aime mieux les faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de m'imiter en cela, comme un honneur qui n'est pas de son âge; car il importe qu'il ne s'accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d'enfants. Que si, me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, «t qu'il soit temps de lui répondre', je lui dirai : Mon « ami, c'est que, quand les pauvres ont bien voulu qu'il y « eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux « qui n'auraient de quoi vivre ni par leur bien tii par leur tra- « vail. >» « Vous avez donc aussi promis cela?» repren*dra-t-il. « Sans doute; je ne suis maître du bien qui passe par mes « mains qu'avec ia condition qui est attachée à sa propriété. »

Après avoir entendu ce discours, et l'on a vu comment on peut mettre un enfant en état de l'entendre, un autre qu'Emile serait tenté de m'imiter et de se conduire en homme riche : en pareil cas, j'empêcherais au moins que ce ne fût avec ostentation; j'aimerais mieux qu'il me dérobât mon droit et se cachât pour donner. C'est une fraude de son âge, et la seule que je lui pardonnerais.

Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que d'autres la font. Mais, dans un âge où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. L'homme est imitateur, l'animal même l'est; le goût de l'imitation est de la nature bien ordonnée; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imite l'homme qu'il craint, et n'imite pas les animaux qu'il méprise; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s'égaler ce qui vaut mieux qu'eux ; ou, s'ils s'efforcent d'imiter ce qu'ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des

1. On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui plaît, mais quand il me plait ; autrement ce serait m asservir à ses volontés, et me mettre dans la plus dangereuse dépendance où un gouverneur puisse être de son élève.

imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur taleut, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l'imitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Emile n'aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent qu'il peut produire.

Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi toutes à contre-sens, surtout eu ce qui concerne les vertus et les mœurs. La seule leçon de morale qui convienne à l'enfance, et la plus importante à tout âge, est de ne faire de mal à personne. Le précepte même défaire du bien, s'il n'est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les autres; il fait un heureux aux dépens de cent misérables; et de là viennent toutes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives: elles sont aussi les plus difficiles, parce qu'elles sont sans ostentation, et audessus môme de ce plaisir si doux au cœur de l'homme, d'en renvoyer un autre content de nous. 0 quel bien l'ait nécessairement à ses semblables celui d'entre eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal! De quelle intrépidité d'âme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela! Ce n'est pas en raisonnant sur celte maxime, c'est en tâchant de la pratiquer, qu'on sent combien il est grand et pénible d'y réussir*.

Voilà quelques faibles idées des précautions avec lesquelles je voudrais qu'on donnâfaux enfants les instructions qu'on ne peut quelquefois leur refuser sans les exposer à nuire à euxmêmes ou aux autres, et surtout à contracter de mauvaises habitudes dont on aurait peine ensuite à corriger : mais soyons sûrs que cette nécessité se présentera rarement pour les

1. Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu'il est possible ; car, dans l'état social, le bien de l'un fait nécessairement le mal de l'autre. Ce rapport est dans l'essence de la chose, et rien ne saurait le changer. Qu'on cherche sur ce principe lequel est le meilleur de l'homme social ou du solitaire. Un auteur illustre dit qu'il n'y a que le méchant qui soit seul*; moi je dis qu'il n'y a que le bon qui soit seul. Si cette proposition est moins sentencieuse, elle est plus vraie et mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant était seul, quel mal ferait-il ? C'est dans la société qu'il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l'on veut rétorquer cet argument pour l'homme de bien, je réponds par l'article auquel appartient cette note.

* Diderot, préface du Fils naturel.

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enfants élevés comme ils doivent l'être, parce qu'il est impossible qu'ils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides, quand on n'aura pas semé dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels. Ait. si ce que j'ai dit sur ce point sert plus aux exceptions qu'aux règles ; mais ces exceptions son! plu? fréquentes à mesure que les enf.tnls ont plus d'occasions de sortir de leur état et de contracter les vices des hommes. 11 faut nécessairement, à ceux qu'on élève au milieu du monde, des instructions plus précoces qu'à ceux qu'on élève dans la le. Cette éducation solitaire serait donc préférable, quand elle ne ferait que donner à l'enfance le temps de mûrir.

Il est un autre genre d'exceptions contraires pour ceux qu'un heureux naturel élève au-dessus de leur âge. Gomme il y a des hommes qui ne sorient jamais de l'enfance, il y en a d'autres qui, pour ainsi dire, n'y passent point, et sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très difficile à connaître, et que cirque mère, imaginant qu'un eDfant peut être un prodige, ne doute point que le sien n'en soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l'ordre accoutumé: la vivacité, les saillies, l'étourderie, la piquante naïveté ; tous signes earaclérisliquesde l'âge, et qui montrent le mieux qu'un enfant n'est qu'un enfant. Est il étonnant que celui qu'on fait beaucoup parler et à qui l'on permet de tout dire, qui n'est s:ènè par aucun égard, par aucune bieuséance. fasse par hasard quelque heureuse rencontre? Il léserait bien plus qu'il n'en fil jamais, comme il ie serait qu'avec mille mensonges un astrologue ne prédit jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disait Henri IV, qu'à la fin ils diron! vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots n'a qu'à dire beaucoup de sotliïps. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui n'ont pas d'autre mérite pour être fêtés !

Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grand prix sons leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent ; il n'y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu'elle sont pour nous ; il n\ joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant ^st qu'il en ait, n'ont dans sa tète ni suite ni liaison; rien de fixe, rien d'assuré dans tout ce qu'il pense.

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