LIVRE II
pas lout ce qu'il a fait aussi naïvement qu'à son petit camarade? Ii ne peut voir à cet aveu plus de danger d'un côté que de l'autre.
Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire Ou de s'abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l'état de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus; tous les engagements des enfants sont nuls par eux mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au delà du présent, en s'engageant ils ne savent ce qu'ils font. A peine l'enfant peut-il mentir quand il s'engage; car, ne songeant qu'à se tirer d'affaire dans le moment présent, tout moyen qui n'a pas un effet présent lui devient égal : en promettant pour un temps futur il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne sait point étendre son «Ire sur deux temps, différents. S'il pouvait éviter le fouet et obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettrait à l'instant. Voilà pourquoi les lois n'ont aucun égard aux engagements des enfants; et quand les pères et les maîtres plus sévères exigent qu'ils les remplissent, c'est seulement dans ce que l'entant devrait faire, quand môme il ne l'aurait pas promis.
L'enfant, ne sachant ce qu'il fait quand il s'engage, ne peut donc mentir en s'engageant. Il n'en est pas de même, quand il manque à sa promesse, ce qui est encore une espèce de mensonge rétroactif : car il se souvient très bien d'avoir fait cette promesse; mais ce qu'il ne voit pas, c'est l'importance de la tenir. Hors d'état de lire dans l'avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses ; et quand il viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge.
Il suit de là que les mensonges des enfants sont tous l'ouvrage des maîtres, et que vouloir leur apprendre à dire la vérité n'est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l'empressement qu'on a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez d'instruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison, et l'on aime mieux qu'ils sachent leurs leçons et qu'il? mentent, que s'ils demeuraient ignorants et vrais.
Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, et qui aimons mieux qu'ils soient bons que savants, nous n'exigeons point d'eux la vérité, de peur qu'ils ne la
déguisent, et nous ne leur faisons rien promettre qu'ils soient tentés de ne pas tenir. S'il s'est t'ait en mon absence quelque mal dont j'ignore l'auteur, je me garderai d'en accuser Emile, ou de lui dire : Lst-ce vousi<rt Car en cela que ferais-je autre chose sinon lui apprendre à ie nier? Que si sou naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition eu tienne toujours de lui, jamais de moi; que, quand il s'est engagé, il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement; et que. si jamais il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu'il voie sortir de l'ordre même des choses, et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin d'avoir besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûrqu'Émile apprendra fort tard ce que c'est que mentir, et qu'en l'apprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très clair que plus je rends son bienêtre indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui lout intérêt de meniir.
Quand on n'est point pressé d'instruire, on n'est point pressé d'exiger, et l'on prend son temps pour ne rien exiger qu'à propos. Alors l'enfant se forme, en ce qu'il ne se gâte point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s'y prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, saus distinction, sans choix, sans mesure, l'enfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin, et, les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire, et de les violer. Voulezvous donc qu'il soit ûdèle à tenir sa parole, soyez discret à l'exiger.
Le détail dans lequel je viens d'entrer sur le mensonge peut à bien des égards s'appliquer à tous les autres devoirs, qu'on ne prescrit aux enfants qu'en les leur rendant, non seulement haïssables, mais impraticables. Pour paraître leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veol-oti les rendre pieux, on les
1. Rien n'est ^lus indiscret qu'une pareille question, surtout quand l'enfant est coupable : alors, s'il croit que vous savez ce qu'il a fait, il verra que vous lui tendez un piège, et cette opinion ne peut manquer de l'indisposer contre vous. S il ue le croit pas, il se dira : Pourquoi decouvrirais-je ma faute? Et voilà la première tentation du mensonge devenue l'effet de faire imprudente question.