LIVRE I
de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'eut d'enfance ; on ne voit pasque la race humaine eût péri si l'homme n'eût commencé par être enfant.
Nous naissons faibles, nous avons besoin de force, nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation.
Celte éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l'éducation des choses.
Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal éle^é, et ne sera jamais d'accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.
Or, de ces (rois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous; celle des choses n'en dépend qu'à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres: encore ne le sommes-nous que par supposition; carqui est-ce qui peut espérer de diriger entièremont les discours et les action* de tous ceux qui environnent un enfant?
Sitôt donc que l'éducation est un art, il est presque impossible qu'elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce qu'on peut faire à force de soins est d'approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l'atteindre.
Quel est ce but? c'est celui même de la nature; cela vient d'être prouvé. Puisque le concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, c'est sur celle à laquelle nous ne pouvons rien qu'il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mot de nature a-t-il un sens trop vague; il faut lâcher ici de le fixer.
La nature, nous dit-on n'esl que l'habitude1. Que signifie
1. M. Formey nous assure qu'on ne dit pas précisément cela. Cela me
cela? N'y a-t-il pas des habitudes qu'on ne contracte que par force, et qui n'étouffent jamais la nature"? Telle est, par exemple, l'habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde l'inclinaison qu'on l'a forcée à prendre; mais la sève n'a point changé pour cela sa direction primitive, et, si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinaisons des hommes. Tant qu'on reste dans le même état, on peut garder celles qui résultent de l'habitude et qui nous sont le moins naturelles: mais, sitôt que la situation chanere, l'habitude cesse et le naturel revient. L'éducation n'est certainement qu'une habitude. Or, n'y a-t-il pas des gens qui oublient et perdent leur éducation, d'autres qui la gardent? D'où vient cette différence? S'il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut s'épargner ce galimatias.
Nousnaissons sensibles, et, dès notrenaissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensation?, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d'abord, selon qu'elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis, selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin, -selon les jugements que nous en portons sur l'idée de bonheur et de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s'étendent et s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos habitudes, -elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette -altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature.
C'est donc à ces dispositions primitives qu'il faudrait tout rapporter; et cela se pourrait si nos trois éducations n'étaient que différentes : mais que l'aire quand elles sont opposées? quand, au lieu d'élever un homme pour lui-même, on veut l'élever pour les autres, alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen : car on ne peut faire a la fois l'un et l'autre.
jurait pourtant très précisément dit dans ce vers auquel je me proposais -de répondre :
La nature, crois-moi, n'est rien que rhabit'.uie.
M. Forme; qu ne veut pas enorgueillir ses semblables, nous donne tDodesteraefit la mesure de sa cervelle pour celle de 1 entendement humain
LIYEE I 5>
Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s'aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils »e sont qu hommes, ils ne sont rien à ses yeux4. Gel inconvv. nient est inévitable, mais il est faible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui Ton vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique; mais le désintéressement, l'équité, la concorde régnaient dan" ses murs. Dé fiez- vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres desdevoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins.
L'homme naturel est tout pour lui; il est l'unité numérique, l'entier absolu, qui n'a de rapport qu'à lui-même ou à son? semblable. L'homme civil n'est qu'une unité fractionnaire quittent au dénominateur, dont la valeur est dans son rapport avec l'entier, qui est le corps social. Les bonnes insti lu lions sociales sonteelles qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôler son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité commune; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et ne soif plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'était ni Caïus, ni Lucius; c'était un Romain; même il aimait la pairie exclusivement à lui. Régulus se prétendait Carthaginois,, comme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité d'étranger, il refusait de siéger au sénat de Rome, il fallut qu'un Carthaginois le lui ordonnât. Il s'indignait qu'on voulût lui sauver la vie. Il vainquit, et s'en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n'a pas grand rapport, ce me semble, aux hommes que nous connaissons.
Le Lacédémonien Pédarète se présente pour être admis arc conseil des trois cents; il est rejeté : il s'en retourne tout joyeux de ce qu'il s'est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui2. Je suppose cette démonstration sincère, eti! y a lieu de croire qu'elle l'était ! voiiàle citoyen.
Une femme de Sparte avait cinq fils à l'armée et attendait des nouvelles de la bataille. Un ilote arrive; elle lui en demande en tremblant : « Vos cinq fils ont été tués. — Vil esclave,. t'ai-je demandé cela? — Nous avons gagné la victoire! » La
1. Aussi les guerre3 des républiques sont-elles plus cruelles que celles des monarchies. Mais, si la guerre des rois est modérée, c'est leur paix qui esi terrible : il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.