‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 68 sur 300 · Liv. II, chap. xxi · texte numérisé non relu

Liv. II, chap. xxi

Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, et qu'elle abandonne aussitôt que l'homme veut s'en mêler. L'homme delà nature est toujours préparé : laissonsle inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.

N'allez pas de là conclure que je blâme l'inoculation, car le raisonnement sur lequel j'en exemple mon élève irait très mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu'ils en seront attaqués; si vous la laissez venir au hasard, il est probable qu'ils en périront. Je vois que dans les différents pays on résiste d'autant plus à l'inoculation qu'elle y devient plus nécessaire, et la raison décela se sent aisément. A peine aussi daignerai-je traiter cette question pour mon Emile. Il sera inoculé, ou il ne le sera pas, selon les temps, les lieux, les circonstances : cela est presque indifférent pour lui. Si on Jui donne la petite vérole, on aura l'avantage de prévoir et connaître son mal d'avance ; c'est quelque chose ; mais s'il la prend naturellement, nous l'aurons préservé du médecin ; c'est encore plus.

Une éducation exclusive, qui tend seulement à distinguer du peuple ceux qui l'ont reçue, préfère toujours les instructions les plus coûteuses aux plus communes, et par cela même aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin apprennent tousà monter achevai, parce qu'il en coûte beaucoup pour cela ; mais presque aucun d'eux n'apprend à nager parce qu'il n'en coûte rien, et qu'un artisan peut saNoir nager aussi bien que qui que ce soit. Cependant, sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval, s'y tient, et s'en sert assez pour le besoin ; mais, dans l'eau, si l'on ne nage ou se noie, et l'on ne nage point sans l'avoir appris. Enfin l'on n'est pas obligé de monter à cheval sous peine de la vie, au lieu que nul n'est sûr d'éviter un danger auquel on est si souvent exposé. Emile sera dans l'eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments 1 Si l'on pouvait apprendre à voler dans les airs, j'en ferais un aide; j'en ferais une salamandre, si l'on pouvait s'endurcir au leu*.

1. C'est sans doute pour rendre son idée générale plus sensible que Rousseau parait ici partager, sur la salamandre, l'opinion ancienne et populaire qui lui atuibuait la faculté de vivre dans le feu. L'/ncyclopédie, article Salamandre, fait connaître ce qui vraisemblablement a pu donner lieu à cette opinion, qui d'ailleurs n'a aucun fondement raisonnable (A.).

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