LIVRE II
Oocrainl qu'un enfant ne se noie en apprenant a nager; qu'il se noie en apprenant ou pour n'avoir pas appris, ce sera toujours votre faute. C'esl la seule vanité qui nous rend téméraires; on ne l'est point quant on n'est mi depersonne: Emile is quand il serait vu de tout l'univers. Comme ice ne dépend pas du risque, dans un canal du parc de son père il apprendrait à traverser l'Hellesponl ; mais il faut s'apprivoiser au risque môme, pour apprendre à ne s'en pas troue'est une pari tielle de l'apprentissage dont je
pariais tout à l'heure. Au reste, attentif à mesurer le danger 9 et à le partager toujours avec lui, je n'aurai guère d'imprudence à craindre, quand je réglerai le soin de sa conservation sur celui que je dois à la mienne.
Un enfant est moins grand qu'un homme; il n'a ni sa force ni sa raison : mais il voit et entend aussi bien que lui, ou à il a le goùl aussi sensible, quoiqu'il l'ait moins délicat, et distingue aussi bien les odeurs, quoiqu'il n'y mette pa- la même sensualité. Les premières facilités qui se forment et se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premières qu'il faudrait cultiver; ce sont les seules qu'on oublie, ou celles qu'on néglige le plus.
Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage, c'est apprendre à bien juger par eux, c'est apprendre, pour ainsi dire, à sentir; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.
I! y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au jugement : nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres; tout cela est fort bien; mais n'avons-nous que des bras et des jambes? n'avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l'usage des premiers? M'exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d'eux tout le parti possible, puis vérifiez l'impression de l'un par l'autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N'employez la force qu'après avoir estimé la résistance; faites toujours en sorte que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens. Intéressez l'enfant à ne jamais faire d'efforts insuffisants ou superflus. Si vous l'accoutumez à prévoir ainsi l'effet de tous ses mouvements, et à redresser ses erreurs par l'expérience, n'est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux?
S'agit-il d'ébranler une masse; s'il prend un levier Irop long, il dépensera trop de mouvement; s'il le prend trop court, il n'aura pas assez de force ; l'expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu'il lui faut. Cette sagesse n'est donc pas au-dessus de son âge. S'agit-il de porter un fardeau; s'il veut le prendre aussi pesant qu'il peut le porter et n'en point essayer qu'il ne soulève, ne sera-il pas forcé d'en estimer le poids à la vue ? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs, qu'il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme, très bien élevé, qui ne voulut croire qu'après l'épreuve qu'un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d'eau.
Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous nos sens. 11 y en a un, savoir, le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt l'expérience par cet exercice continuel, et auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sur et plus fin que nous, parce que, n'étant pas guidés par Eh vue, ils sont forcés d'apprendre à tirer uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire, en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu'ils font de jour et sans yeux? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l'avantage ; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, et que nous n'osons faire un pas au cœur de ta nuit. On a de la lumière, me dirat-on. Eh quoi ! toujours des machines ! Qui vous répond qu'elles vous suivront partout au besoin? Pour moi, j'aime mieux qu'Emile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d'un chandelier.
Ètes-vous enfermé dans un édifice au miiieu de la nuit, frappez des mains; vous apercevrez, au lésonnement du lieu,