‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 70 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

si l'espace est grand ou petit, si vous êtes au milieu ou dans un coin. A demi-pied d'uu mur, l'air moins ambiant et plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place, et tournex-vous successivement de tous les côtés; s'il y aune porte ouvert»*, un léger courant d'air vous l'indiquera. -vous dans un bateau, vous connaîtrez, à la manière dont l'air vous frappera le visage, non seulement en quel sens vous allez, mais si le fil de la rivière vous enl raine lentement ou vile. l>- observations, el mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous serons aidés ou distraits par la vue. elles nous échapperont. Cependant il n'y a encore ici ni mains ni bâton. Que de connaissances oculaires on peut acquérir par le toucher, môme sans rien toucher du tout !

Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu'il ne semble. La nuit effraye naturellement les hommes, et quelquefois les animaux4. La raison, les connaissances, l'esprit, le courage, délivrent peu de gens de ce tribut. J'ai vu des raisonneurs, des esprits forts, des philosophes, des militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit cumme des femmes au bruit d'une feuille d'arbre. On atlribue cet effroi aux contes des nourrices; on se trompe : il y a une cause naturelle. Quelle est cette cause ? la même qui rend les sourds défiants et le peuple superstitieux, l'ignorance des choses qui nous environnent el de ce qui se passe autour de nous2. Accoutumé

1. Cet effroi devient très manifeste dans les grandes éclipses de soleil.

2. En voici encore une autre cause bien expliquée par un philosophe dont je cite souvent le livre, et dont les grandes vues m'instruisent encore plus souvent.

« Lorsque, par des circonstances particulières, nous ne pouvons avoir « une idée juste de la distance, et que nous ne pouvons juger des objets que « par la grandeur de l'angle ou plutôt de l'image qu'ils forment dans nos « yeux, nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur de ces « objets. Tout le monde a éprouvé qu'en voyageant la nuit on prend un « buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin, ou bien « on prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est voisin : de « même, si on ne connait pas les objets par leur forme, et qu'on ne puisse « avoir par ce moyen aucune idée de distance, on se trompera encore néces- « sairement. Une mouche qui passera avec rapidité à quelques pouces de « distance de nos yeux nous paraîtra dans ce cas être un oiseau qui en serait « à une très grande distance ; un cheva! qui serait sans mouvement dans le « milieu d'une campagne, et qui serait dans une attitude semblable, par « exemple, à celle d'un mouton, ne nous paraîtra plus qu'un gros mouton, « tant que nous i\e reconnaîtrons pas que c'est un cheval; mais, dès que

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d'apercevoir de loin les objets et de prévoir leurs impressions d'avance, comment, ne voyant plus rien de ce qui m'entoure, n'y supposerais-je pas mille êtres, mille mouvements qui peuvent me nuire, et dont il m'est impossible de me garantir? J'ai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve, je ne le sais jamais aussi bien que si je le voyais actuellement: j'ai donc toujours un sujet de crainte que je n'avais pas en plein jour. Je sais, il est vrai, qu'un corps étranger ne

nous l'aurons reconnu, il nous paraîtra dans l'instant gros comme un cheval, et nous résilierons sur-le-champ notre premier jugement. « Toutes les fois qu'on se trouvera dans la nuit dans des lieux inconnus où l'on ne pourra juger de la distance, et où l'on ne pourra reconnaître la forme des choses à cause de l'obscurité, on sera en danger de tomber à tout instant dans l'erreur au sujet des jugements que l'on fera sur les objets qui se présenteront. C'est de là que vient la frayeur et l'espèce de crainte intérieure que l'obscurité de la nuit fait sentir à presque tous le* hommes ; c'est sur cela qu'est fondée l'apparence des spectres et des figures gigantesques et épouvantables que tant de gens disent avoir vus. On leur répond communément que ces figures étaient dans leur imagination ; cependant elles pouvaient être réellement dans leurs yeux, et il est très possible qu'ils aient en effet vu ce qu'ils disent avoir vu ; car il doit arriver nécessairement, toutes les fois qu'on ne pourra juger d'un objet que par l'angle qu'il forme dans l'œil, que cet objet inconnu grossira et grandira à mesure qu'on en sera plus voisin ; et que s'il a d'abord paru au spectateur, qui ne peut connaître ce qu'il voit ni juger à quelle distance il le voit; que s'il a paru,dis-je. d'abord de la hauteur de quelques pieds lorsqu'il était à la distance de vingt ou trente pas, il doit parai re haut de plusieurs toises lorsqu'il n'en sera plus éloigné que de quelque* pieds ; ce qui doit en effet 1 étonner et l'effrayer jusqu'à ce qu'enfin il vienne à toucher l'objet ou à le reconnaître ; car, dans l'instant même qu'il reconnaîtra ce que c'est, cet objet, qui lui paraissait gigantesque, diminuera tout à coup, et ne lui paraîtra plus avoir que sa grandeur réelle ; mais, si l'on fuit ou qu'on n'ose approcher, il est certain qu'on n'aura d'autre idée de cet objet que celle de l'image qu'il formait dans l'œil, et qu'on aura réellement vu une figure gigantesque ou épouvantable par la grandeur et par la forme. Le préjugé des spectres est donc fondé dans la nature, et ces apparences ne dépendent pas, comme le croient les philosophes, uniquement de l'imagination. » (ffist. nat.,t- VI, p. 22, in-12.) J'ai tâché de montrer dans le texte comment il en dépend toujours en partie, et, quant à la cause expliquée dans ce passage, on voit que l'habitude de marcher la nuit doit nous apprendre à distinguer les apparences que la ressemblance des formes et la diversité des distances font prendre aux objets à nos yeux dans l'obscurité ; car, lorsque l'air est encore assez éclairé pour nous laisser apercevoir les contours des objets, comme il y a plus d'air interposé dans un plus grand éloignement, nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l'objet est plus loin de nous, ce qui suffit, à force d'habitude, pour nous garantir de l'erreur qu'explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu'on préfère, ma méthode est donc toujours efficace, et c'est ce que l'expérience confirme parfaitement.

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