‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 99 sur 300 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Tout homme veut être heureux; mais, pour parvenir àl'être,. il faudrait commencer par -avoir ce que c'est que le bonheur. Le bonheur de l'homme naturel est aussi simple que sa vie; il consiste à ne pals souffrir : la santé, la liberté, le nécessaire,,

le constituent. Le bonheur de l'homme moral est autre chose: mais ce n'est pas de celui-là qu'il est ici question. Je ne saurai- trop répéter qu'il n'y a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout ceux dont on n'a veillé la vanité, et qu'on n'a point corrompus d'avancepar le poison de l'opinion.

- lue avant de sentir leurs besoins ils les prévoient, leur inteHii:«'nce est déjà fort avancée, ils commencent à connaître le prix du temps. 11 importe alors de les accoutumer à en dii'emploi sur des objets utiles, mais d'une utilité sensible à leur âge, et à la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient à l'ordre moral et à l'usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu'ils ne sont pas en état de l'entendre. C'est une ineptie d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent à des choses qu'on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu'ils sachent quel est ce bien, et dont on les assure qu'ils tireront du profit étant grands, sans qu'ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu'ils ne sauraient comprendre.

Que l'enfant ne fasse rien sur parole : rien n'est bien pour lui que ce qu'il sent être tel. En le jetant toujours en avant de ses lumières, vous croyez user de prévoyance, et vous en manquez. Pour l'armerde quelques vains instruments dont il ne fera peutêtre jamais d'usage, vous luiôlez l'instrument le plus universel de l'homme, qui est le bon sens, vous l'accoutumez à se laisser toujours conduire, à n'être jamais qu'une machine, entre les mains d'autrui. Vous voulez qu'il soit, docile étant petit : c'est vouloir qu'il soit crédule et dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse : « Tout ce que je vous demande est pour votre « avantage; mais vous n'êtes pas en état de le connaître. Que « m'importe à moi que vous fassiez ou non ce que j'exige? « c'est pour vous seul que vous travaillez. » Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un charlatan, un fourbe^ ou un fou de toute espèce, pour le prendre à son piège ou» pour lui faire adopter sa folie.

Il importe qu'un homme sache bien des choses dont un enfant ne saurait comprendre l'utilité ; mais faut-il et se peut-il qu'un enfant apprenne tout ce qu'il importe à un homme de savoir? Tâchez d'apprendre à l'enfant tout ce qui est utile à son âge, et vous verrez que tout son temps sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourd'hui, l'appliquer à celles d'un âge auquel il est si peu sûr qu'il parvienne?. Mais, direz-vous. sera-t-il temps d'apprendre ce qu'on doit savoir quand le moment sera venu d'en faire usage ?Je l'ignore: mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible de l'apprendre plus tôt; car nos vrais maîtres sont l'expérience et le sentiment, et jamais l'homme ne sent bien ce qu'il convient à l'homme que dans les rapports où il s'est trouvé. Un enfant sait qu'il est fait pour devenir homme, toutes les idées qu'il peut avoir de l'état d'homme sont des occasions d'instruction pour lui; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n'est qu'une preuve continuelle de ce principe d'éducation.

Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre élève une idée du mot utile, nous avons une grande prise de plus pour le gouverner; car ce mot le frappe beaucoup, attendu qu'il n'a pour lui qu'un sens relatif à son âge, et qu'il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot parce que vous n'avez pas eu soin de leur en donner uneidée qui soit à leur portée, et que d'autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n'ont jamais besoin d'y songer eux-mêmes, et ne savent ce que c'est qu'utilité.

A quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi daus toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes d'interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, pour plus exercer sur eux quelque espèce d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l'on apprend à ne vouloir rien savoir que d'utile, interroge comme Sucrate ; il ne fait pas une question sans s'y rendre à lui-môme la raison qu'il sait qu'on lui en va demander avant que de la résoudre.

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