LIVRE V. 2i
roit que tout cet ajustement si simple n'est mis a sa place que pour en être ôté pièce a pièce par l'imagination. »
Sophie a des talents naturels; elle les sent et ne les a pas négligés ; mais n'ayant pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture , elle s'est contentée d'exercer sa jolie voix a chanter juste et avec goût, ses petits pieds à marcher légèrement facilement, avec grâce , à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne et sans • maladresse. Du reste elle n'a eu de maître à chanter que son père , de maîtresse a danser que sa mère 5 et un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis cultivé seule. D'abord elle ne songeoit qu'à faire paroître sa main avec avantage sur ces touches noires; ensuite elle trouva que le son aigre et sec du clavecin rendoit plus doux le son de la voix; peu à peu elle devint sensible à l'harmonie; enfin en grandissant elle a commencé de sentir les charmes de l'expression , et d'aimer la musique pour ellemême. Mais c'est un goût plutôt qu'un talent; elle ne sait pas déchiffrer un air sur la note.
Ce que Sophie sait le mieux , et qu'on lui a
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fait apprendre avec le plus de soin , ce sont les travaux de son sexe , même ceux dont on ne s'avise point , comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage a l'aiguille qu'elle ne sache faire, et qu'elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu'elle préfère a tout autre est la dentelle , parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grâce et de légèreté. Elle s'est appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office; elle sait les prix des denrées, elle en connoît les qualités ; elle sait fort bien tenir les comptes, elle sert de maître-d'hôtel à sa mère. Faite pour être un jour mère de famille ellemême, en gouvernant la maison paternelle elle apprend a gouverner la sienne ; elle peut suppléer aux fonctions des domestiques et le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soimême : c'est la raison de sa mère pour l'occuper ainsi. Pour Sophie , elle ne va pas si loin : son premier devoir est celui de fille , et c'est maintenant le seul qu'elle songe à remplir.
Son unique vue est de servir sa mère , et de la soulager d'une partie de ses soins. Il est pour-