LIVRE V. ai
tant vrai qu'elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple , quoiqu'elle soit gourmande , elle n'aime pas la cuisine ; le détail en a quelque chose qui la dégoûte; elle n'y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d'une délicatesse extrême , et cette délicatesse poussée à l'excès est devenue un de ses défauts : elle laisseroit plutôt aller tout le dîner par le feu , que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de l'inspection du jardin par la même raison. La terre lui paroît mal propre; sitôt qu'elle voit du fumier, ellé croit en sentir l'odeur.
Elle doit ce défaut aux leçons de sa mère.
Selon elle , entre les devoirs de la femme , un des premiers est la propreté; devoir spécial, indispensable, imposé par la nature. Il n'y a pas-au monde un objet plus dégoûtant qu'une femme mal-propre , et le mari qui s'en rebute n'a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance , elle en a tant exigé He propreté sur sa personne , tant pour ses bardes , pour son appartement , pour son travail , pour sa toilette, que toutes ces attentions , tournées en habitude,' prennent une assez grande partie de son temps et président en-
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core à l'autre : en sorte que bien faire ce qu'elle fait'n'est que le second de ses soins : le premier est toujours de le faire proprement.
Çependant tout cela n'a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse ; les raffinements du luxe n'y sont pour rien. Jamais il n'entra dans son «appartement que de Peau simple ; elle ne connoît d'autre parfum que celui des fleurs , et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des soins plus nobles: elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l'âme ; Sophie est bien plus que propre , elle est pure.
J'ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l'étoit naturellement ; mais elle est devenue sobre par habitude , et maintenant elle l'est par vertu. Il n'en çst pas des filles comme des garçons , qu'on peut jusqu'à certain point gouverner par la gourmandise. Ce penchant n'est point sans conséquence pour le sexe ; il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie , dans son enfance, entrant seule dans le cabinet de sa mère , n'en revenoit pas toujours à vuide >