LIVRE V
» savoir ces choses-là mieux que vous ; si nous » n'avons rien de plus curieux à dire , je crois » que nous pouvons finir ici l'entretien ». Accompagner ces mots d'une grande révérence , et puis se trouver a vingt pas de lui, n'est pour elle que J'affaire d'un instant. Demandez à vos agréables s'il est aisé d'étaler long-temps son caquet avec un esprit aussi rebours que celui-là.
Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être louée , pourvu que ce soit tout de bon , et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Pourparoître touché de son mérite il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l'estime peut flatter son cœur altier , mais tout galant persiflage est toujours rebuté; Sophie n'est pasfaitepour exercer les petits talents d'un baladin.
Avec une si grande maturité de jugement , et formée à tous égards comme une fille de vingt ans, Sophie, a quinze , ne sera point traitée en enfant par ses parents. A peine apercevronl-ils en elle la première inquiétude de la jeunesse , qu'avant le progrès ils se hâteront d'y pourvoir ; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres et sensés sont de son âge et de son caractère.
ia8 ÉMILE.
Si ce caractère est tel que je l'imagine , pourquoi son père ne lui parleroit-il pas a peu près ainsi.
« Sophie , vous voila grande fille , et ce n'est » pas pour l'être toujours qu'on le devient.
» Nous voulons que voussojez heureuse; c'est » pour nous que nous le voulons , parce que » notre bonheur dépend du vôtre. Le bonheur » d'une honnête fille est de faire celui d'un » honnête homme; il faut donc penser à vous » marier; il faut y penser de bonne heure , » car du mariage dépend le sort de la vie , et » Ton n'a jamais trop de temps pour y penser.
» Rien n'est plus difficile que le choix d'un » bon mari, si ce n'est peut-être celui d'une « bonne femme. Sophie, vous serez cette femme » rare , vous serez la gloire de notre vie et le » bonheur de nos vieux jours; mais de quelque » mérite que vous soyez pourvue , Ta terre ne » manque pas d'hommes qui en ont encore plus » que vous. Il n'y en a pas un qui ne dût s'ho- » norer de vous obtenir , il y en a beaucoup » qui vous honoreroient davantage. Dans ce » nombre il s'agit d'en trouver un qui vous » convienne, de le connoître et die vous faire » connoître à lui.
» Le plus grand bonheur du mariage dépend » de tant de convenances, que' c'est une folie » de les vouloir toutes rassembler. Il faut d'a- » bord s'assurer des plus importantes \ quand » les autres s'y trouvent , on s'en prévaut j » quand elles manquent, on s'en passe. Le » bonheur parfait n'est pas sur la terre ; mais » le plus grand des malheurs , et celui qu'on )* peut toujours éviter , est d'être malheureux » par sa faute.
» Il y a des convenances naturelles , il y en » a d'institution, il y en a qui ne tiennent qu'a » l'opinion seule. Les parents sont juges des » deux dernières espèces, les enfants seuls le » sont de la première. Dans les mariages qui » se font par l'autorité des pères , on se règle » uniquement sur les convenances d'institu- » tion et d'opinion ; ce ne sont pas les per- » sonnes qu'on marie , ce sont les conditions w et les biens : mais tout cela peut changer ; » les personnes seules restent toujours , elles » se portent partout avec elles : en dépit de la » fortune , ce n'est que par les rapports per- » sonnels qu'un mariage peut être heureux ou » malheureux.
» Votre mère étoit de condition, f étois riche;
23o ÉMILE.
>» voila les seules considérations qui portèrent » nos parents a nous unir. J'ai perdu mes biens, » elle a perdu son nom ; oubliée de sa famille, » que lui sert aujourd'hui d'être. née demoi- » selle ? Dans nos désastres , l'union de nos m cœurs nous a consolés de tout \ la conformité » de nos goûts nous a fait choisir cette retraite; » nous y vivons heureux dans la pauvreté , » nous nous tenons lieu de tout l'un à l'autre. » Sophie est notre trésor commun ; nous bénis- » sons le ciel de nous avoir donné celui-la et » de nous avoir ôté tout le reste. Voyez , mon » enfant, où nous a conduits la.Providence :
» les convenances qui nous firent marier sont » évanouies ; nous ne sommes heureux que » par celles que l'on compta pour rien.
» C'est aux époux à s'assortir. Le penchant » mutuel doit être leur premier lien : leurs » yeux , leurs cœurs, être leurs premiers gui- » des j car comme leur premier devoir , étant » unis, est de s'aimer, et qu'aimer ou n'aimer » pas ne dépend point de nous-mêmes , ce de- » voir en emporte nécessairement un autre , » qui est de commencer par s'aimer avant de » s'unir. C'est la le droit de la nature que rien » ne peut abroger : ceux qui l'ont gênée par