LIVRE V
mais souffert que l'usage François l'asservît au joug des simagrées , comme d'étendre sa main en passant d'une chambre a l'autre, sur un bras sexagénaire qu'elle auroit grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service , elle laisse l'officieux bras sur l'escalier et s'élance en deux sauts dans la chambre, en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En effet , quoiqu'elle ne soit pas grande , elle n'a jamais voulu de talons hauts ; elle a les pieds assez petits pour s'en passer.
Non-seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les femmes , mais même avec les hommes mariés , ou beaucoup plus âgés qu'elle ; elle n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt qu'elle le pourra ; car elle sait que les droits de l'âge vont avant ceux du sexe , comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse qui doit être honoré avant tout.
Avec les jeunes gens de son âge , c'est autre chose $ elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer , et elle sait le prendre sans quitter l'air modeste qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés eux-mcmes, elle gardera
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volontiers avec eux l'aimable familiarité de la jeunesse; leurs entretiens pleins d'innocence seront badins , mais décents : s'ils deviennent sérieux , elle veut qu'ils soient utiles : s'ils dégénèrent en fadeurs , elle les fera bientôt cesser ; car elle méprise surtout le petit jargon de la galanterie comme très-offensant pour son sexe. Elle sait bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là, et jamais elle ne souffre volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur. La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe , la fierté d'âme que lui donne la pureté de ses sentiments, celte énergie de la vertu qu'elle sent en elle-même, et qui la rend respectable à ses propres jeux, lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l'amuser. Elle ne les reçoit point avec unecolère apparente, mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte, ou d'un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'un beau Phébus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien , sur sa beauté , sur ses grâces , sur le prix du bonheur de lui plaire, elle est fille à l'interrompre , en lui disant poliment: «Monsieur, j'aïgrand'peur de